« Le développement ne devrait pas se faire au détriment de la faune et de la flore de l’île », lancent de nombreux Mauriciens. Face à des projets comme la construction d’un bâtiment sur des wetlands à Cap-Malheureux et une centrale à charbon de 110 mWh à Pointe-aux-Caves, associations et forces vives se mobilisent pour contrer ces développements qui, disent-elles, mettent non seulement en péril l’environnement mais aussi la santé des Mauriciens.
L’île Maurice connaît depuis plusieurs années de nombreux développements, dont certains suscitent des interrogations concernant l’environnement. Pour bon nombre de Mauriciens, « aucun développement ne doit se faire au détriment de notre environnement ». Ils pointent ainsi du doigt le projet d’incinérateur de Gamma-Covanta à La Chaumière, la proposition d’aménagement d’une centrale à charbon de 110 mWh à Pointe-aux-Caves, la construction d’un centre commercial à Cap-Malheureux…
Face à tous ces projets, la résistance se met en place. Diverses organisations appellent ainsi à la fermeté de Maurice en vue de respecter ses engagements en matière de protection de l’environnement. D’ailleurs, le ministre de l’Environnement Deva Virahsawmy avait, lors d’une formation sur la gestion durable des polluants organiques persistants en février 2012, souligné que « le gouvernement mise énormément sur la protection de l’environnement en plaçant Maurice sur la voie de la durabilité ». Il a avait aussi fait état en juillet des mesures prises dans le cadre du projet Maurice île Durable, d’un cadre légal pour protéger les zones sensibles et la revue de l’Environnemental Protection Act (EPA). Il avait de plus souligné l’importance de renforcer le rôle de la police de l’environnement.
Pour de nombreux citoyens, « ces initiatives sont fort louables mais qu’en est-il des projets plus importants qui mettent en péril l’environnement et qui passent entre les filets des autorités ? » « Plusieurs développements voient le jour à travers le pays sans que les promoteurs ne soient inquiétés. Certains ne possèdent même pas de permis, mais démarrent déjà les travaux », soutient Georges Ah-Yan, leader du Forum Citoyen Libre (FCL). Il cite ainsi la construction d’un centre commercial par Kirav Co Ltd sur des wetlands à Cap-Malheureux, le Domaine de Gris-Gris et l’abattage d’arbres centenaires à Mon-Choisy pour faciliter l’accès à la route côtière.
Comme Georges Ah-Yan, ils sont nombreux à se battre contre certains projets qu’ils estiment dangereux pour l’environnement. Ainsi, des forces vives s’activent quotidiennement à travers le pays pour faire entendre leur voix. Gaëtan Arekion, Joseph Roland Duval (tous deux de Cap-Malheureux), Robert Maujean et Denis Maujean (de Pereybère) font partie des Forces Vives de Cap-Malheureux (FVCM) qui souhaitent l’arrêt des travaux sur le site de Kirav Co Ltd. Pour ce faire, ils ont entre autres eu recours à la justice. Selon eux, « cette construction menace les wetlands ». « Si les travaux continuent, les dégâts risquent d’être irrémédiables », disent ces quatre Mauriciens, également membres du FCL.
Droit à l’information
Pour le FCL, nos décideurs politiques font peu de cas du droit à l’information. Faisant référence aux nombreuses correspondances envoyées aux autorités compétentes (conseil de district, ministères de l’Environnement et celui des Terres, entre autres) au sujet des travaux à Cap-Malheureux, il soutient que ses nombreuses questions demeurent sans réponse. « Se nou drwa a linformasion ki an jeu », affirme Georges Ah-Yan.
Du côté du promoteur Ravind Ram, l’on affirme que ce projet commercial se fait avec l’aval des autorités concernées. Les autorités compétentes pour leur part indiquent que le terrain est un State Land loué à bail et qu’« à aucun moment il n’est mentionné qu’il s’agit de wetlands ». Les FVCM soutiennent, elles, que les informations communiquées à propos du terrain suscitent bien des interrogations d’où la décision du FCL de retenir les services d’un arpenteur privé pour la localisation du site, selon lequel cela concerne les wetlands, la buffer zone ou encore les Pas Géométriques. Selon l’EPA 2002, avancent les FVCM, pour construire sur un wet land il faut détenir un Environment Impact Assessment (EIA) ou un Preliminary Environment Report (PER). Or, disent-elles, à aucun moment il a été mentionné que la construction se faisait sur ce type de terrain. Pour elles, un comblement équivaudrait à empêcher la circulation de l’eau.
Si pour la construction d’un bâtiment commercial à Cap-Malheureux ou pour l’abattage d’arbres centenaires à Mon-Choisy le silence des promoteurs a été critiqué, d’autres tentent de rassurer la population. Le publi-reportage de la firme Gamma-Covanta sur le projet d’incinérateur à La Chaumière dans la presse en 2007 n’est ainsi pas passé inaperçu. L’article du Waste to Energy Project intitulé « Dioxines et furannes à Maurice – Questions et réponses » a été publié dans un souci de transparence suite à un débat public à ce sujet.
Concernant le projet Domaine de Gris-Gris, une réunion a été organisée entre le promoteur, le groupe Sagiterra, des officiers des autorités concernées et les forces vives de la région. Cette rencontre n’a cependant pas eu les effets escomptés. Les habitants de Souillac craignent ainsi de ne plus avoir accès au site La Roche qui Pleure ou d’avoir à parcourir plusieurs kilomètres pour y accéder.
« Pas une menace »
Bernard Desveaux de Marigny, directeur général de Sagiterra, fait par ailleurs état dans un communiqué du « soin apporté à la réalisation de cette opération et à ma volonté de ne pas porter atteinte à l’environnement, au paysage et à la tranquillité des lieux ». « Cette opération ne menace pas du tout les écosystèmes terrestres ou marins situés en contrebas, la totalité des rejets étant contenus et traités à l’intérieur du domaine », explique-t-il.
Selon Sagiterra, aucun arbre ne sera abattu pour la réalisation du projet, la construction se faisant uniquement sur des terres sous culture de canne à sucre. « De même, aucun mur ne sera érigé le long des Pas Géométriques, seule une clôture métallique qui se fondra dans la végétation environnante, viendra matérialiser la délimitation entre les espaces publics et privés à l’avant du domaine. La libre circulation des marcheurs et des promeneurs dans la forêt de filaos sur les Pas Géométriques ne sera nullement entravée par la réalisation du projet. En effet, l’itinéraire piétonnier menant du parking de la plage publique à la Roche qui Pleure à travers le bois de filaos ne sera pas interrompu », assurent les promoteurs qui soulignent les aspects positifs de ce projet. Et de citer la création d’une aire de stationnement et d’un nouvel accès au Foyer de l’Unité.
Si certains projets comme l’incinérateur de La Chaumière ont été abandonnés après la forte opposition de la population, d’autres dont les dégâts pourraient être catastrophiques prennent le relais. L’attribution d’une EIA License aux promoteurs malaisiens de CT Power, après une bataille juridique qui a duré presque une année et demie, intrigue de nombreux Mauriciens (voir plus loin). Depuis l’annonce de ce projet dans cette région, les forces vives de Pointe-aux-Sables, de Pointe-aux-Caves, d’Albion et de Flic-en-Flac mettent tout en oeuvre pour s’y opposer. Les animateurs de la plateforme “Say no to coal” ont organisé une série de réunions de sensibilisation dans diverses régions.
La création d’une centrale thermique à charbon de 110 MW à Pointe-aux-Caves permettra certes de soulager la production d’électricité du pays, explique la plateforme citoyenne, mais ce projet de CT Power, né d’un partenariat entre des promoteurs de la Malaisie et du Central Electricity Board, apportera aussi son lot de désagréments. Parmi : une vraie nuisance à l’environnement à Pointe-aux-Caves, dont la zone d’habitation la plus proche se situe à environ 400 mètres, à Kensington (Pointe-aux-Sables) ; l’image de Maurice sera ternie avec le rejet des eaux usées dans la mer et le transport de 1 600 tonnes de charbon par jour du port à Pointe-aux-Caves, la pollution sonore ou encore les nuages de particules de charbon ou autres émissions de cendres envahissant cette partie de l’île. Il y va aussi de la santé des Mauriciens, dont les chances d’avoir un cancer augmenteraient de 17 %, soutient la Plateforme.
En janvier 2011, le conseil des ministres avait décidé de ne pas accorder de permis aux promoteurs. Parmi les raisons évoquées au départ : l’emplacement du site choisi est inapproprié à ce type de projet ; le transport du charbon aura un impact important sur la circulation déjà accrue dans cette région et l’impact de la combustion de cette énergie fossile sur la santé de ceux vivant à proximité de la centrale à charbon. Toutefois, en mars 2012 (voir plus loin), des associations socioculturelles ont fait pression pour que le gouvernement revoie sa position sur la proposition de CT Power. « La centrale thermique à charbon n’aura aucune influence sur la vie des habitants », disaient-ils. Du côté des habitants, c’est un autre son de cloche : « Lorski santral sarbon pou instale isi, li na pa pu guete si ou blan ou nwar ! Li pa pou guet ou kominote ni ou kouler politik ! Li pou afekte ou lasante… » déclare Yannick Cornet, un ingénieur. Celui-ci a été rejoint dans sa cause par la Plateforme Maurice Environnement (PME), Fabiani Balisson, initiateur d’une pétition online, Zaheer Allam, Green Associate – Leadership in Energy and Environmental Design (LEED), Georges Brelu-Brelu, représentant des forces vives d’Albion et de Pointe-aux-Sables ainsi que l’océanographe Vassen Kauppaymuthoo. Du côté du ministère de l’Environnement, on laisse entendre que d’« imminents développements » sont à prévoir dans ce dossier.
Pour la plateforme citoyenne, la réussite économique ne devrait pas se faire au détriment de l’environnement car « la facture pourrait être salée… ». Les habitants réclament de ce fait une croissance économique plus écologique. Plus de 2 000 signatures ont aussi été collectées pour la pétition « anou protez nou falaise Gris Gris ».