Il a été un homme de tous les combats de ces 50 dernières années de l’île Maurice en pleine mutation. Il a été aux côtés des plus vulnérables de la société dans des moments les plus difficiles ou encore de ceux abandonnés de manière quasi irrémédiable par le train du développement. Il a été la voix du Juste et de la Liberté face aux puissants de l’heure.
Homme de conviction, le révérend Henri Souchon, ordonné prêtre le 12 avril 1952 en l’église des Douze Apôtres à Rome, se distingue de son affranchissement des préjugés et des tabous sociaux. Sa dernière démarche, qui pourrait s’apparenter à une symphonie inachevée, soit l’École Oasis de Paix de Pointe-aux-Sables, témoigne de l’engagement de cet homme d’Église pour l’épanouissement de ce qui est le plus intrinsèque et précieux pour l’être humain: l’émancipation par l’éducation.
Le parcours du révérend Henri Souchon confirme l’adage que “dan so kafé péna triaz”. N’est-il pas l’un des rares membres du diocèse de Port-Louis qui a ouvert les portes de son église aux représentants de toutes les religions? Le dialiogue interreligieux n’a jamais eu de secrets ou encore de bornes pour lui. Des Mauriciens de 50 ans et plus se rappellent encore  l’audace de la démarche du Père Souchon invitant un imam à s’adresser à l’assistance réunie en l’église de l’Immaculée Conception alors que la profonde déchirure du tissu social causée par les bagarres raciales du début de 1968, soit à la veille de l’accession de Maurice, n’était pas encore cicatrisée.
C’est à juste titre que, dans son allocution lors de la remise de l’insigne de Chevalier de la Légion d’Honneur au Père Souchon, récemment, l’ambassadeur de France, François Dobelle a salué cet engagement d’ouverture à d’autres religions. “Votre dialogue avec les musulmans et les hindous a été un trait constant de toutes vos actions pastorales. Vous n’avez pas hésité à célébrer Divali puis Eid dans votre paroisse. Aucun prêtre catholique n’a davantage célébré de mariages mixtes, intercommunautaires et interreligieux, dont le record est détenu par la paroisse de l’Immaculée Conception”, a-t-il déclaré en rappelant que la première messe pour la fête Divali avait été célébrée par le curé de l’Immaculée,  il y a 30 ans déjà.
Visite de Jean-Paul II
Toutefois, le samedi 14 octobre 1989 restera à jamais la plus grande date dans le parcours de prêtre d’Henri Souchon. Ce jour-là, le boulevard de Marie Reine de la Paix, son terrain de prédilection, se revêt de toute splendeur pour accueillir un invité de marque. Le pape Jean-Paul II s’y rend pour y concélébrer la messe dès son arrivée à Maurice, venant d’Indonésie. Ce fut le point fort populaire de la visite du souverain pontife.
24 ans après, le Père Souchon n’avait pas encore oublié les vibrations ressenties au pied du monument Marie Reine de la Paix surplombant la capitale. Dans un de ses derniers entretiens de presse, il confiait que “la messe du pape Jean-Paul au Monument de Marie Reine de la Paix aura été le jour le plus mémorable de ma vie. En tant que responsable de la tenue de cet événement, le souffle retenu par l’ensemble de l’assistance à l’arrivée du pape m’a comblé d’une sensation extraordinaire! Le temps de ce soupir collectif fut pour moi un grand moment d’émotions.”
Pendant la soixantaine d’années dans les ordres avant son départ à la retraite, en mars 2011, le révérend Souchon a toujours répondu présent sans hésitation et discrimination. Sa présence aux côtés des pauvres et des plus vulnérables a été une constance. C’est sans surprise qu’il accueillera Mère Teresa lors de ses déplacements à Maurice où sa contribution a été appréciable dans la présence des soeurs de Mother Teresa dans l’un des quartiers les plus défavorisés de la capitale, Roche-Bois.
La Tonnelle du presbytère de l’Immaculée Conception est devenue un rendez-vous incontournable pour les SDF de la capitale. Chaque dimanche après-midi, cotôyant des membres du groupe Tonnelle, ces marginaux goûtent au réconfort de pouvoir être servis un repas accompagné de toute la chaleur humaine, qui leur fait défaut les autres jours de la semaine.
Le Père Henri Souchon était sans compromis dans le combat pour la préservation de la liberté et de l’espace démocratique. Son arrestation parmi les 44 journalistes appréhendés lors d’une manifestation devant l’Hôtel du gouvernement en 1984, alors que l’Assemblée nationale siégeait, n’est nullement un fruit du hasard. Il avait tenu à faire preuve de solidarité envers des membres de la presse brimée par le pouvoir politique.
Le Père Henri Souchon, dont la paroisse a pour voisinage les plus importantes salles de rédaction du pays, protestait contre les dispositions scélérates du Newspaper and Periodicals (Amendment) Act piloté par le gouvernement d’alors avec pour objectif de museler la presse écrite principalement. Il devait retrouver la liberté avec les autres journalistes suite au versement de la caution par l’évêque de Port-Louis, le regretté cardinal Jean Margéot.
Arrestation des 44 journalistes
“L’arrestation des 44 journalistes, dont je faisais partie, reste encore un autre moment fort de ma vie”, ne cessait-il de répéter de son vivant. En sus de cela, Henri Souchon avait toujours eu la passion des médias. La construction du Studio d’Art Sonore à Rose-Hill dans les années 1960 est une de ses propres initiatives, dont l’apport pour le rayonnement du diocèse de Port-Louis dans le bien-être de la population mauricienne est des plus conséquents.
Henri Souchon, né en 1924 à Curepipe, avait été ordonné prêtre le 12 avril 1952 à Rome. Il est issu d’une famille de 9 enfants et a fait des études secondaires au Collège Royal de Curepipe avant d’entrer au séminaire. Il a commencé à exercer son ministère dans la paroisse de Notre-Dame de Lourdes, à Rose-Hill où il avait eu pour maître spirituel et accompagnateur celui qui allait devenir le premier cardinal mauricien, Jean Margéot.
Son passage à Notre-Dame de Lourdes en 1956 fut marqué par un épisode des plus significatifs  avec l’élimination des places exclusivement  réservées à l’église pour les notables, contre paiement. À cette époque, il était de coutume de voir des familles aisées acheter et réserver des bancs avec des numéros. Henri Souchon avait fait enlever tous les numéros des bancs. Il y a sept semaines de cela, le Père Henri Souchon fut fait  Chevalier de la Légion d’Honneur par l’ambassadeur de France à Maurice. À cette occasion, Jean-François Dobelle a rendu un vibrant hommage à ce Mauricien hors du commun qui aura marqué l’imaginaire du plus humble de par sa modestie et sa joie de vivre contagieuse.
“Toute votre vie, vous avez été proche de l’homme et des pauvres. Vous avez constamment pratiqué l’ouverture vers les autres cultures. Vous tenez un peu du génie de la famille De Chazal. Vous êtes une pierre vivante, un roc, ce qui n’est pas surprenant quand on sait que votre oncle Malcolm était fasciné par les montagnes et les rochers de l’île Maurice, qu’il interprétait de manière symbolique et quelque peu ésotérique. Je pense bien évidemment à Petrusmok, livre de révélations et de divinations inouïes, Testament de la pierre tenant du récit d’initiation fantastique, de l’épopée visionnaire et de l’expérience chamanique, où Malcolm déchiffre le secret des origines de la vie et de l’univers dans la moindre roche de l’île Maurice”, avait conclu le diplomate français avant la remise de l’insigne à ce prêtre, qui a également été fait Grand Officer of the Star and Key of the Indian Ocean (GOSK) par le président de la République.