Le 10 septembre dernier, à Serles House, à Winchester, Tony Lingiah reçoit la British Empire Medal du lord lieutenant Nigel Atkinson Esquire, offi cier du palais nommé par la reine

Notre compatriote Soorendra Lingiah, dit Tony, a reçu le 10 septembre la British Empire Medal (BEM). En d’autres termes, la reine Elizabeth a distingué notre compatriote dans sa liste des honneurs 2018 (“birthday honours list”), pour ses services rendus aux établissements de santé britanniques. Originaire de D’Épinay, il dédie cette distinction à son village et à son école primaire, la Congomah Government School. Bien qu’à la retraite, le consultant ne s’est pour autant pas reposé sur ses lauriers depuis, puisqu’il vient de remettre un rapport au Prime Minister Office du Royaume-Uni pour une refonte totale du cadre juridique régissant la détention obligatoire des patients dans les hôpitaux psychiatriques.

Tony Lingiah a reçu en mai dernier un courrier qui venait reconnaître toute une carrière dédiée aux services de santé britanniques. Envoyée par le bureau du cabinet du PMO, la missive — alors confidentielle — l’informait qu’acceptant la recommandation du “Main Honours Committee”, la Première ministre britannique, Theresa May, avait soumis son nom à la reine afin qu’il reçoive la Médaille de l’empire britannique (BEM) de la liste anniversaire des honneurs 2018.

Le 8 juin, la procédure a suivi son cours, avec la publication officielle de la liste des bénéficiaires des différentes distinctions 2018, dans laquelle le nom de notre compatriote figurait en toutes lettres. Puis le 10 septembre, le grand moment est arrivé. Tony Lingiah s’est rendu à Serles House, à Winchester, pour recevoir dans le décorum approprié la fameuse médaille qu’un officier du palais nommé par la reine, lord lieutenant Nigel Atkinson Esquire, a épinglé dans les formes au revers de sa veste.

Toute symbolique qu’elle soit, Tony Lingiah assume pleinement et fièrement cette reconnaissance : « C’est évidemment un grand honneur pour ma famille, mon pays et mon pays d’adoption d’être apprécié et reconnu par sa Majesté. Cela confirme aussi que le travail accompli a eu un impact positif sur la qualité de vie des patients souffrant de maladies mentales. » Non seulement, cela confirme les bienfaits de ses réalisations, mais cela leur permet de rayonner davantage, et pourquoi pas d’inspirer certains… Comme de coutume, Tony Lingiah et son épouse feront partie des invités de marque en mai prochain à la Garden Party qu’offre la reine d’Angleterre aux décorés de la nation britannique…

Si elle ne donne pas accès à un titre de noblesse avec des appellations telles que “sir” ou “knight”, la médaille de l’empire britannique est attribuée aux personnes méritantes — qui peuvent dans ce cas ne pas être nées sur le sol britannique — et qui ont accompli des réalisations bénéfiques à la nation. Elle couronne un parcours qui a commencé en 1966, cinquante-deux ans de bons et loyaux services. Tony Lingiah a quitté Maurice à l’approche de ses 18 ans, avec 11 livres sterling en poche. Son histoire laisse penser qu’il n’a cessé dès lors de faire les bons choix, avec semble-t-il pour constante préoccupation de toujours aller un peu plus loin.

Onze livres en poche

Maurice connaissait alors de profondes difficultés financières et économiques, qui venaient d’être dramatiquement aggravées par le cyclone Carol, qui avait mis le pays à sac. « Ma famille s’en sortait correctement, commente-t-il, selon les critères de l’époque, mais il n’y avait pas beaucoup de perspectives d’embauches, à moins de bénéficier de connexions dans l’élite politique ou de protections dans le secteur privé. Beaucoup de jeunes quittaient le pays pour voir si l’herbe était plus verte ailleurs, et le Royaume-Uni était attractif compte tenu des liens coloniaux qui existaient entre les deux pays. Londres s’érigeait en tant que capitale financière, si bien que les emplois domestiques ou dans le domaine des soins n’intéressaient guère les Britanniques, mais représentaient de bonnes opportunités pour les étrangers. »

Depuis quelques décennies, les Mauriciens sont reconnus en Angleterre comme professionnels dans les “homes” et autres structures dédiées à l’accueil et la prise en charge des personnes âgées. Dans les années 60, pour beaucoup de Mauriciens, l’infirmerie ne représentait certes pas le premier choix professionnel, mais elle permettait de sortir de l’ornière. Mais Tony Lingiah a fait partie des rares étudiants mauriciens qui ont pu intégrer un hôpital général, Saint Albans City Hospital, pour étudier l’infirmerie, alors que la majorité de ses compatriotes étaient orientés vers les structures spécialisées dans le handicap ou les maladies mentales.

« I was very immature about world affairs and life in a new country », nous dit-il sans fausse modestie, mais s’installant dans l’environnement hospitalier, le jeune homme a petit à petit appris à vivre en adoptant rapidement le langage et les habitudes du cru, et en s’insérant dans la dynamique complexe de l’adaptation culturelle dans une société bien différente de celle où il avait grandi. Bien qu’en formation, Tony gagnait déjà suffisamment d’argent pour en envoyer à sa famille à la fin de chaque mois. Le succès académique était lui aussi au rendez-vous puisqu’il a remporté le prix de meilleur étudiant infirmier en médecine et chirurgie.

En homme tenace et ambitieux, il ne s’est pas contenté de ces bons débuts, continuant tout en travaillant dur à suivre des cours du soir pour améliorer ses qualifications académiques. Il était conscient des possibilités de carrière qu’offrait le secteur hospitalier à un jeune étudiant, et il a bénéficié de plusieurs bourses à cette fin. Ses spécialisations ont concerné l’infirmerie psychiatrique, le tutorat des infirmiers cliniciens jusqu’à son enregistrement à l’université de Londres comme formateur d’infirmiers, un “Diploma in nursing” dans la même institution, puis un “Bachelor of Education” au Garnett College, un “Master of Education” à la Brunei University, ainsi qu’un certificat en thérapie cognitive et comportementale. Acquis par le travail et l’assiduité, cet impressionnant bagage académique lui a ouvert de nombreuses portes dans cette société où, de son point de vue, la méritocratie est une valeur reconnue et pratiquée.

Soins aux minorités

Après l’infirmerie générale, Tony Lingiah a œuvré en psychiatrie dans les années 70, puis après un intermède comme chef infirmier associé en Arabie saoudite, il est devenu formateur en infirmerie, puis maître de conférences dans le domaine de la santé mentale carcérale, et responsable du programme organisationnel pour l’équité et la diversité à partir de 1990, au Broadmoor Hospital. Il nous confie que jamais au cours de son parcours, il n’a eu à subir personnellement des discriminations ou autres formes de racisme liées à ses origines. Il n’en était pas de même toutefois pour certaines catégories de patients. Une étude particulièrement critique avait mis en évidence la pauvreté des soins prodigués aux patients de la communauté noire au Broadmoor hospital.

La mission du Tony Lingiah a été d’apporter un changement dans l’organisation des services, qui aurait rapidement un impact sur les soins offerts aux minorités. « Nous devions démontrer qu’un changement culturel était nécessaire dans la façon d’œuvrer à la promotion d’un climat d’excellence dans tout ce que nous faisions. Aussi, le programme de formation intitulé “Working with difference – The patient – The service and the practitionner” était-il au cœur de cette démarche. Et il concernait toute la structure des services d’infirmerie, du chef de service aux stagiaires. »

Tony Lingiah a fait la une du journal du Broadmoor Hospital en 1998, pour l’efficacité de cette formation et son impact concret sur la vie de l’hôpital. Mais surtout, il a pu par la suite déployer sa méthode et son enseignement dans une cinquantaine d’institutions du secteur public comme du secteur privé… Outre une parenthèse à Maurice, où il a créé un centre privé de désintoxication aux normes internationales, Tony Lingiah exerce depuis plusieurs années en tant que formateur et maître de conférences dans différentes institutions, ce qui fait rayonner son action pour la diversité dans les structures de santé, à travers un programme dès lors connu sous l’acronyme WRES, à savoir Workforce, Race Equality Standards.

Début décembre, Tony Lingiah a remis au bureau du Premier ministre britannique un rapport, commandé en juin 2017, pour la refonte de la loi sur la santé mentale des personnes détenues en prison, plus particulièrement en ce qui concerne les patients de la justice pénale et les détenus noirs. Il a joué à ce titre un rôle clé dans la petite équipe présidée par le Pr sir Simon Wellesley. Ce projet qui a impliqué quelque soixante professionnels des secteurs judiciaires et universitaires, des services de santé, des usagers et de leurs proches, a permis de revoir de fond en comble la loi de 1983 sur la santé mentale, et de permettre une approche thérapeutique globale, contrairement au modèle médicalisé en pratique. Notre compatriote conclut cette année 2018 avec l’immense satisfaction qu’apporte le sens du travail bien fait et de la mission accomplie… jusqu’au bout !