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Quels sont les liens qui unissent encore les Mauriciens d’origine chinoise avec la terre de leurs ancêtres ? En marge de la visite éclair, le week-end dernier, du président de la République Populaire de Chine, Xi Jinping, nous faisons le point avec deux membres de la communauté chinoise de Maurice. D’abord, Joseph Tsang Mang Kin, ancien ministre et ancien diplomate, puis Jean-Paul Lam, jeune diplômé de l’enseignement français qui a vécu et travaillé durant quinze ans en Chine. Points de vue croisés de deux générations de Mauriciens de culture chinoise qui, tous deux, confirment, en dépit des doutes, que la tradition continue de se transmettre. Même si, comme tous les autres Mauriciens, les compatriotes de la communauté chinoise se muent, de plus en plus, en des citoyens du monde à la faveur de la mondialisation des échanges .

Pour Joseph Tsang Man Kin, ancien ministre des Arts et de la Culture et ancien haut fonctionnaire ayant fait carrière dans la diplomatie, les jeunes Mauriciens d’origine chinoise sont pour la plupart séduits par l’expatriation. C’est ce qui expliquerait, selon lui, la baisse du nombre de Mauriciens de culture chinoise à Maurice. En quête, dit-il, d’un avenir meilleur, ces jeunes étoffent leur CV en acquérant des compétences en vue de se faire plus d’argent. Nombreux sont ceux qui vont tenter leur chance ailleurs. La plupart au Canada et en Australie.

“Au milieu du siècle dernier, nous étions autour de 35 000. Le nombre diminue manifestement à Maurice, mais comme il n’y a plus de recensements par ethnie comme avant, nous ne disposons pas de statistiques fiables. L’exode des jeunes mauriciens d’origine chinoise est un fait. Il veulent, d’abord, découvrir de nouveaux horizons, faire de nouvelles expériences”. Selon Joseph Tsang Mang Kin, ceux qui ont fait des études à l’étranger chercheront souvent un emploi dans le pays de leur formation pour des salaires équivalant à leurs diplômes.

D’après lui, ces jeunes appréhendent l’avenir à Maurice. « Nombre de ces jeunes partis au Canada ou en Australie peuvent s’acheter non pas un, mais plusieurs logements au bout d’une décennie », soutient-il. Attachés à leurs parents restés au pays, ces jeunes, quoique jouissant de meilleures conditions de vie ailleurs, pensent, néanmoins, revenir s’installer à Maurice dans leurs vieux jours, selon notre interlocuteur.

Né en 1938, Joseph Tsang Mang Kin se remémore de la période du commerce de détail. Des “laboutik sinwa” si utiles à toute la population. Celles qui permettaient aux habitants de s’approvisionner sur place au lieu d’aller au bazar. Aujourd’hui, note-t-il, ces commerces de proximité ont perdu de leur valeur commerciale avec l’avènement des grandes surfaces. Pour lui, l’on ne saurait prévenir la disparition de ces boutiques chinoises.

D’ailleurs, selon notre interlocuteur, si des jeunes de la communauté désiraient se mettre à leur compte pour la sauvegarde de ce pan du patrimoine commercial du pays, ils auraient à faire face à plusieurs difficultés. Notamment, l’accès difficile, voire impossible, aux fonds pour des start-ups. “Je préfère ne pas mentionner que les jeunes « sinos » formés à l’étranger ne sont pas convaincus que le pouvoir en place prône et pratique la méritocratie”, déclare Joseph Tsang Mang Kin. “Nous savons bien qu’il y a comme un communalisme feutré, vicieux et désespérant pour les jeunes patriotes qui veulent rentrer et servir leur pays”. Pour lui, c’est désormais pire que du  « protez so montagn ». Il faut, dorénavant, selon notre interlocuteur, tourner et roder autour des gens au pouvoir, être “près de la Cuisine” pour obtenir quoi que ce soit. Or, selon Joseph Tsang Mang Kin, il serait connu que la mentalité de roder-bout est “bien rare dans les milieux sinos”.

Au-delà de ces obstacles visibles et invisibles de nature commercial ou communal, les « Sinos »  sont, assure-t-il, “culturellement des aventuriers”.  Il rappelle que les Hakkas, composante majoritaire de la communauté chinoise de Maurice qui viennent du Nord de la Chine ont traversé le pays pour se retrouver dans le Sud, puis le Sud-Est asiatique et ensuite dans tous les coins et recoins du monde. “Ils ont la bougeotte”, fait remarquer l’ancien ministre des Arts et de la Culture, auteur, d’ailleurs, du “Grand Chant Hakka”.

Joseph Tsang Mang Kin explique que la dépression économique dans laquelle la Chine était tombée avait forcé beaucoup de ressortissants à s’expatrier. Ces derniers viennent principalement du Sud de la Chine, de Fujian, de Guangdong, et sont issus de minorités ethniques, les Hakkas en majorité, puis les Hainanese, les Hokkien, les Teochew, les Cantonese. Il indique que les Mauriciens d’origine chinoise entretiennent toujours un lien affectif avec le pays de leurs ancêtres : “Il faut savoir que la plupart des émigrés qui sont arrivés à Maurice depuis le milieu du XIX siècle viennent surtout de Moy-yen ou Meixian qui se trouve dans la province de Guangdong. Ils ont laissé leurs familles derrière et celles-ci ont continué de croitre et d’exister, ce qui fait que les Sinos de mon âge ou ceux plus jeunes ont des liens de famille en Chine.” 

“Honneur, intégrité, éthique du travail”

“J’ai moi-même un oncle et une tante paternels qui vont bientôt être centenaires”, fait-il ressortir. “Je les ai vus en 1983, quand je suis allé en Chine pour la première fois et je continue de les voir et revoir avec les cousins, cousines, neveux et nièces. Car il ne faut pas oublier qu’à la différence des familles nucléaires de l’Occident, les familles asiatiques sont extensives. Nous sommes grégaires, on aime nos clans, on vénère les ancêtres, ce qui constitue la force et le moteur derrière le développement spectaculaire et fulgurant de la Chine que le monde constate maintenant.”

Il insiste que les valeurs fondamentales de la culture chinoise comprennent l’honneur, l’intégrité, l’honnêteté, l’éthique du travail, le respect de la parole donnée. Des valeurs transmises pas Confucius et Kwan Tee. Ce qui lui fait dire que les liens qui unissent les personnes d’origine chinoise ne sont pas seulement familiaux et sentimentaux, “mais aussi culturels et éthiques”. Il ne conçoit, toutefois, pas un retour en Chine de la communauté ayant émigrée à Maurice.

“Nous ne sommes pas des Chinois, mais des Mauriciens avec une part chinoise certes, mais différents des Chinois, car nous parlons plusieurs langues, profitons de toutes les cuisines du monde, nous nous frottons avec les cultures de l’Inde, de Afrique, de l’Europe, car quand on a connu Mozart, Chopin, Da Vinci, Puccini, St John Perse, les Cathédrales, Lorca, on n’est plus le Chinois qui ne connaît qu’une langue et une culture. Nous sommes Mauriciens à condition de ne pas nous enfermer dans une seule culture communaliste, ou le nombrilisme. Nous sommes appelés à devenir des citoyens du monde, des êtres universels.”

Néanmoins, Joseph Tsang Mang Kin pense que “perdre sa culture c’est perdre son identité”. Aussi, pour lui, “la communauté chinoise s’appauvrirait si elle en venait à perdre sa culture et, par la même occasion, la culture mauricienne s’appauvrirait. Maurice ne serait plus une nation multiculturelle, arc-en-ciel, vraiment unique au monde.  Il n’y en a pas d’autres, je suis en mesure de l’affirmer, ayant eu la chance de visiter près de 120 pays”.

Mais la vitalité d’une culture, rappelle-t-il, passe par la transmission de sa langue. Il rappelle que dans le passé il existait des écoles chinoises ou les enfants faisaient toutes leurs études en chinois : “Les choses ont changé. Aujourd’hui, il y a des écoles dirigées par le Heen Foh ou l’Association Alumni qui donnent de cours de chinois durant les week-ends. Il faut dire que l’intérêt croissant pour l’apprentissage du chinois est dû aux réalisations chinoises dans de nombreux domaines, surtout économiques et financiers.” 

Selon Joseph Tsang Mang Kin, Un jeune qui naît aujourd’hui aura tout intérêt à apprendre le chinois. D’après lui, les parents sinos deviennent de plus en plus conscients de la nécessité de donner des noms chinois à leurs enfants pour se rapprocher de leurs familles en Chine. “D’autres établissent leurs arbres généalogiques en vue de rétablir leurs liens affectifs et familiaux avec leurs clans en Chine. Je ne parle pas des arts martiaux qui sont entrés dans les mœurs et qui attirent tous les Mauriciens, pas seulement les Sinos”.  

Pour sa part, le président de la New Chinatown Foundation et du Chinese Culture and Arts Committee, Jean-Paul Lam a vécu 15 longues années en Chine après cinq années d’études supérieures à l’île de La Réunion et à Strasbourg en France qui lui ont permis de décrocher un Master en gestion financière. Néanmoins, c’est dans la Communication et le Marketing qu’il allait surtout faire carrière au pays de Mao. Après avoir dirigé pendant un certain temps un hôtel à Pékin, c’est à Shanghai qu’il poursuivra son long séjour chinois.

Là, dans cette ville plus sophistiquée et résolument tournée vers le futur, il fait les titres des magazines ; rédige son autobiographie intitulée “A Little Foorprint In The Dragon Country” et réalise un documentaire sous-titré en anglais sur l’épopée de l’immigration chinoise à Maurice. Jean-Paul Lam est aussi celui qui, à Shanghai, organise chaque 12 mars, la célébration de la Fête nationale mauricienne dans cette importante ville chinoise.

De par son tempérament de rêveur, notre jeune compatriote de culture chinoise décide, finalement, de regagner la terre natale en novembre de l’année dernière. “Je pense qu’il y a plusieurs grandes choses qui peuvent être réalisées à Maurice”. D’où son idée de mettre sur pied la New Chinatown Foundation. Celle-ci s’est fixé pour objectif de regrouper des jeunes en vue de redynamiser l’historique quartier chinois de Port-Louis “tout en gardant intact son cachet architectural d’origine”.

A cet égard, le jeune Jean-Paul Lam se plaint qu’au sein de la communauté chinoise mauricienne, “les enfants n’ont pas toujours droit de décider d’eux-mêmes”. Il concède, néanmoins, que de manière générale, d’une génération à l’autre, la transmission des us et coutumes se fait correctement, “sauf, peut-être, pour la langue et la tradition littéraire”. Il cite, notamment, la gastronomie chinoise comme l’exemple le plus parlant de cette transmission de la culture d’une génération à l’autre. Une cuisine qui, depuis le temps des premiers immigrants chinois, s’est transmise de père en fils et qui est, d’ailleurs, fort appréciée par l’ensemble des Mauriciens.

“Temps révolu du ‘komi laboutik’”

Pour soutenir aussi que le lien est encore profond entre les Mauriciens de culture chinoise et la terre de leurs ancêtres, le président de la New Chinatown Foundation cite une anecdote dont il a fait personnellement l’expérience. Alors que, dit-il, ces derniers jours, il aidait à parer Chinatown de ses plus beaux atours en prévision de la visite du président chinois, Xi Jinping, des bénévoles ne cessaient de lui dire comment il était important d’accueillir le distingué visiteur avec tous les honneurs dus à son rang. Certains pensant même affréter des véhicules pour se rendre à l’aéroport le jour de l’arrivée.

Revenant à certaines traditions qui se perdent comme la fin programmée des anciennes petites boutiques traditionnelles chinoises, Jean-Paul Lam ne s’alarme pas outre mesure : “C’est dans la logique du progrès”, puisque ces anciennes boutiques traditionnelles sont, de plus en plus, remplacées par des hypermarchés qui offrent un meilleur confort d’achat et une plus grande variété de produits. Même si les plus démunis des consommateurs ne finiront pas de regretter le bon vieux temps du “karné rasyon” et des achats à crédit consentis par le “komi laboutik” au moment des fins de mois difficiles.

Le président du Chinese Culture and Arts Committee souligne que, désormais mieux éduqués, les enfants des boutiquiers d’antan sont davantage attirés à exercer une profession libérale — médecin, comptable, avocat, architecte ou ingénieur — plutôt que de finir leurs jours derrière un comptoir comme commis d’un modeste petit commerce de quartier. “Plutôt que d’être une tare, il faut voir en cette évolution comme une forme de promotion sociale”, dit-il.

Tout compte fait, Jean-Paul Lam considère que, la mondialisation aidant, les Mauriciens de toutes les cultures perdent, forcément, un peu de ce qui fait leur originalité. Pour se muter tous, en quelque sorte, en des citoyens du monde ayant, à peu de différences près, les mêmes goûts et préférences en matière de marques. Il loue les solides liens économiques qui lient la Chine à Maurice, un pays qui ne compte, pourtant, que quelque 3% d’habitants d’origine chinoise.

Mais le président de la New Chinatown Foundation reconnaît, néanmoins, l’énorme déficit à combler au niveau de nos relations commerciales avec la Chine. Un lourd déficit qui est susceptible d’être rattrapé, selon lui, par l’entremise, d’une part, du secteur financier et d’autre part, part celui des services. Au sujet du secteur des services, justement, Jean-Paul Lam juge “un peu normal” que les arrivées touristiques de Chine tardent à prendre leur essor.

“Pendant très longtemps”, rappelle-t-il, “le secteur touristique mauricien s’est focalisé sur l’accueil presque exclusif de touristes occidentaux. Or, les Chinois représentent une tout autre clientèle avec des attentes tout à fait différentes”.

Il explique que si, par exemple, le touriste européen a pour habitude de réserver, tel n’est pas le cas pour le Chinois. Puis, il y a aussi encore des difficultés de communication. De même, le produit jusqu’ici offert ne correspond pas toujours à l’attente de la clientèle chinoise. Quoi qu’on en dise, le jeune Mauricien de culture chinoise persiste, par ailleurs, à croire qu’il existe de réelles perspectives d’exportation pour des produits mauriciens vers le vaste marché chinois.

Spécialiste qu’il est en la matière, tout est, pour lui, une question de branding. L’emballage et le marketing étant le sésame pour la conquête de cet immense marché de plus d’un milliard de consommateurs. Jean-Paul Lam fait, par exemple, remarquer que, déjà, une entreprise a réussi l’exploit de vendre du thé mauricien aux Chinois qui sont pourtant connus pour être, eux-mêmes, de grands producteurs de thé. Il cite, de même, l’exemple d’un entrepreneur mauricien qui exporte du rhum agricole mauricien à Shanghai.

En attendant, en vue de mieux faire connaître Maurice aux Chinois, la New Chinatown Foundation et le Chinese Culture and Arts Committee ont loué les services de M. Yan, un artiste venu de Chine. Ces jours-ci, avec l’aide d’un groupe d’artistes mauriciens, ce dernier s’emploie à fabriquer un immense dragon. Appelée à être en exposition permanente d’une porte à l’autre du Chinatown, cette sculpture géante, dont la structure de base est en fil métallique, sera surmontée de milliers de bouteilles en plastique.

Pour cette oeuvre d’art originale qui sera ultimement illuminée par de la lumière LED, il est ainsi question de joindre l’utile à l’agréable en récupérant à des fins écologiques quelque 4000 bouteilles en plastique qui, autrement, auraient fini dans la nature. En marge de la visite du président chinois, Jean-Paul Lam espère que l’original dragon en voie d’être fabriqué à Chinatown attirera l’attention des nombreux journalistes chinois attendus. Comme pour leur signifier que le mythique animal qui, dans la tradition chinoise, symbolise le courage et la vitalité trône aussi fièrement à la porte d’entrée du quartier chinois mauricien.