Disons-le d’emblée, j’ai voté pour l’Alliance de l’Unité et de la Modernité. Par conviction et presque sans état d’âme.
Je n’ai aucunement l’intention de revenir en détail sur les raisons de la défaite de cette alliance. Elles sont multiples et ne peuvent être généralisées.
On a parlé, pêle-mêle de problèmes de communication et de désorganisation, du rejet de Navin Ramgoolam par l’électorat du MMM et le rejet de la IIe République et de Paul Bérenger Premier ministre par l’électorat du Parti travailliste, des petites phrases assassines de l’un et de l’arrogance de l’autre, de la méfiance entre les agents des deux partis, d’une absence de synergie, du travail de sape de la presse. On a enfin parlé des abus de l’ancien régime et du ras-le-bol de la population face aux dérives de l’ancien régime.
Tout cela est sans doute vrai mais reste parcellaire. Au bout du compte, les conséquences seules importent : l’Alliance de l’Unité et de la Modernité a été défaite, Navin Ramgoolam n’a pas été élu, Paul Bérenger a failli ne pas l’être et l’alliance Lepep est au pouvoir.
Je laisserai aux spécialistes de tenter de mieux comprendre les raisons de ce vote. Je ne peux, quant à moi, que tenter d’expliquer le mien. Sa pertinence comme ses limites.
Les raisons d’un vote
En mars 2010, déjà, dans ces mêmes colonnes, j’avais tenté d’expliquer pourquoi je souhaitais pour mon pays une alliance entre le Parti travailliste et le MMM. Je parlais déjà d’unité et de modernité…
En 2014, j’étais moins enthousiaste. Quatre années supplémentaires de Ramgoolam et de pouvoir travailliste avaient fissuré chez moi certains espoirs.
Inquiet cependant, je pensais encore que la modernisation de notre système politique et l’unité nationale devaient rester le coeur du débat.
Dans un contexte économique et géopolitique anxiogène, je pensais qu’il était nécessaire de réagir froidement, de mettre mes ressentiments de côté et de voter pour un projet de société et non pas contre un individu. Je m’étais dit que la réforme électorale, que la IIe République, que l’unité nationale, que la réunification de toutes les compétences sur la même plate-forme, que l’élection d’un gouvernement d’union nationale étaient des enjeux beaucoup plus importants, à moyen terme comme à long terme, que les frasques de Ramgoolam et de Soornack et les éventuels abus, avérés ou pas, du régime en place.
Le contexte international
Inquiet des risques déflationnistes en Europe, des discours réactionnaires de Nicolas Sarkozy et de Marine Le Pen ; inquiet du repli nationaliste et identitaire en France, en Belgique, en Grèce, aux Pays-Bas et en Allemagne où le mouvement Pegida prend de l’ampleur ; inquiet par une économie européenne moribonde, par une économie américaine qui tourne au ralenti et qui, désormais n’est plus que la deuxième puissance économique mondiale derrière la Chine ; inquiet du risque que représenterait l’explosion de la bulle immobilière chinoise ; inquiet des tensions politiques de plus en plus vives entre cette même Chine et le Japon (les Chinois se préparent, en ce moment même à une guerre éclair en mer de Chine contre le Japon) ; inquiet aussi par les enjeux énergétiques et climatiques et inquiet, enfin, de déceler dans tous ces petits détails des échos de certaines réalités des années 30 au siècle dernier ayant finalement engendré les conditions d’une deuxième guerre mondiale atroce et meurtrière.
Inquiet donc de certaines réalités,  j’ai pensé  qu’un gouvernement d’union nationale (comme il en existe dans 18 des 28 pays de l’union européenne), fort et ayant l’adhésion du peuple mauricien, était nécessaire afin de pouvoir réformer notre système politique  injuste et instable.
Il ne faut pas oublier que non seulement nous avons connu divers gouvernements pendant le même mandat durant ces 30 dernières années mais également pas mal de dissolutions du Parlement et d’élections anticipées. Cela est bien sûr le signe d’une démocratie vivante mais également sous-tend négociations politiques et alliances permanentes ainsi que des campagnes perpétuelles.
Je considérais que nous ne pouvions plus nous permettre de consacrer autant de temps et de ressources dans des campagnes et des négociations d’alliance sans fin.
J’espérais que la IIe République, le partage du pouvoir, le septennat et la réforme électorale allaient non seulement moderniser notre paysage politique mais également apporter plus d’équité, de justice politique ainsi que la stabilité nécessaire pour permettre au pays d’affronter les crises du monde contemporain.
Mon analyse m’avait convaincu de cela et aussi de voter pour un programme de modernité et d’unité nationale, une unité nécessaire pour affronter les éventuels conflits et les crises à venir.
Mon vote découlait donc d’une décision qui se voulait rationnelle et j’étais convaincu que le poids historique dans l’électorat des deux partis serait suffisant pour assurer une grande victoire et que cela allait faciliter les réformes. J’avais, cependant, oublié un détail : l’homme n’est pas fait que de rationalité.
L’homme, rationnel et…imprévisible
À Maurice, comme ailleurs, parce que nous sommes humains, nous votons aussi avec notre coeur et nos ressentis. Nous votons aussi au nom de la rancune, de la peur, du mépris ; nous votons par colère, par esprit de revanche, par intérêt, par réflexe raciste, ‘pou nou bann’, par haine mais par amour aussi.
Humains, nous sommes aussi des êtres du ressenti et les enjeux internationaux ne pèsent pas lourds quand l’eau ne coule pas à la maison, quand, pendant que nous cherchons un travail pour nos fils et nos filles diplômés et que nous avons peur de ne pas joindre les deux bouts, nous avons la possibilité de voir notre Premier ministre à côté de sa Rolls-Royce…
Cela nourrit l’amertume et…le sentiment de trahison quand on voit le leader de l’opposition, celui qui symbolise au parlement nos préoccupations comme nos espoirs, pactiser avec l’ennemi. Et cela, ce ressenti, reste légitime.
Comme je l’ai souligné plus haut, mon choix peut être rationalisé et intellectualisé et, voter au nom du ressenti contre un homme plutôt que pour un projet de société valable et rationnel est primaire, instinctif, et peut-être déraisonnable. Mais cela est aussi humain.
Le sang-froid et…l’adéquation aux besoins et à la perception du peuple
Même si le sang-froid est nécessaire dans la démarche politique, celui qui a la préoccupation d’être à l’écoute des aspirations de son peuple se doit aussi de ne pas oublier que le moyen terme, que le long terme, que les réformes électorales ou politiques, urgentes et pertinentes ou pas, restent des abstractions pour la majorité des gens.
Cela est peut-être dommage ; cela ne permettra peut-être pas une modernisation et une unité nationale primordiale, mais cela reste humain. Être en adéquation avec les aspirations d’une population, c’est aussi être en adéquation avec son ressenti.
Un équilibre est à trouver entre notre analyse d’intellectuel et nos ressentis humains. Sinon nous ne méritons pas, dans une démocratie, qu’elle soit mûre ou pas, d’arriver au pouvoir.
Mea culpa
Cela est mon mea culpa et la leçon personnelle que je retiens de cette élection et de mon vote intellectualisé jusqu’au-boutiste.
J’ai voté ainsi parce que j’aime mon pays et que je souhaitais le meilleur pour lui, mais mon vote n’était pas en adéquation avec le désir du peuple et il ne suffit pas d’un modèle mathématique ou de calcul erroné quant au pourcentage de ‘Die hard’ pour comprendre les aspirations du peuple.
Vox populi vox dei. Comme en toute démocratie. Je n’ai aucune amertume.Ce sont les règles du jeu démocratique et j’admets les limites de ma réflexion.
Je ne peux que souhaiter que ceux défaits comme ceux qui sont désormais au gouvernement en fassent de même. Nous avons besoin d’un gouvernement fort, responsable, non populiste, compétent qui ait le courage politique de mener les réformes qu’il faut pour gérer les crises à venir. Il est bien d’augmenter la pension de vieillesse mais dans le contexte actuel où c’est l’austérité qui est de rigueur, nous avons aussi besoin de voir au-delà du court terme et des exigences pas toujours raisonnables de la population. Comme le disait Charles Baudelaire: « Les nations n’ont de grands hommes que malgré elles. »
Nous avons aussi besoin d’un chef de l’opposition qui saura avoir une bonne intelligence du monde mais qui saura aussi nuancer ses propos, être à l’écoute, sans se sentir menacé dans son leadership.
Je sais que la politique est un art difficile et je reste admiratif et reconnaissant envers les différents chefs d’état et les différents chefs de gouvernement que nous avons connus depuis l’indépendance. Nous vivons en paix et énormément de pays envieraient nos conditions de vie.
Malgré les faiblesses de nos politiques et de leurs défauts, je sais la chance que j’ai de vivre dans ce pays, d’avoir toujours eu des démocrates comme dirigeants politiques et d’avoir la possibilité de voter souvent (peut-être un peu trop dans le contexte actuel). Mais se remettre en question, avoir de l’empathie, cela fait partie du bagage de l’homme politique en phase avec son temps et son pays.
Je souhaite donc que nos hommes politiques puissent trouver le moyen d’être à la fois à l’écoute des petites gens tout en prenant de la hauteur par rapport à l’actualité et aux enjeux contemporains.
Je souhaite à Maurice, dans l’esprit du moins, le miroir d’une IIe République dans lequel le chef du gouvernement se serait préoccupé des affaires courantes et dans lequel un Président, protégé des humeurs changeantes du peuple, serait capable de se placer au-dessus de la mêlée pour prendre des décisions relatives aux enjeux capitaux pour l’avenir du pays.
Le partage du pouvoir et des responsabilités, l’union nationale et la modernisation de nos institutions sont nécessaires dans le contexte actuel. Nous n’aurons pas tout cela dans les faits. Cela ne fait pas partie du manifeste du gouvernement élu. Mais souhaitons que notre Premier ministre et notre chef de l’opposition se réinventent, dans un sens comme dans un autre, pour perpétuer le rêve et le miracle mauricien.