Cette fois, le Café des lecteurs sera nocturne, contrairement à celui-ci, capté parmi les séances hebdomadaires du samedi

La médiathèque de l’Institut français de Maurice (IFM) participe pour la première fois à la Nuit de la lecture, événement qui prend place le même soir dans des milliers de bibliothèques et librairies du monde francophone le 18 janvier. Des contes, des jeux numériques, des jeux de rôle, un “Café des lecteurs” spécial et une projection cinématographique en avant-première à Maurice : le programme est dense et varié. Signe des temps, il nous rappelle aussi que les lieux consacrés au livre sont devenus aussi des lieux d’échanges, de rencontre, d’expositions et de spectacles en tous genres. Puisse cette nuit inspirer les concepteurs de la fameuse Culture House que l’on est fatigué d’attendre et qui devrait abriter décemment notre bibliothèque nationale et nos archives.

Si l’on perçoit généralement la lecture comme une activité solitaire, il ne faut pas se fier aux apparences… En fait, la lecture ouvre une multitude de portes sur d’autres mondes, d’autres vies, d’autres univers que nous ne pourrions connaître autrement, et plus souvent qu’on ne l’imagine : elle se partage et se pratique collectivement. Les premiers souvenirs de lecture partagée ont le goût de l’enfance et la douceur douillette du petit lit dans lequel on fait ses premiers rêves… et ses cauchemars aussi. C’est l’histoire que la maman ou le papa lit à l’enfant pour l’endormir dans des pensées merveilleuses.

Les poésies se disent à voix haute pour être partagées avec toutes les finesses que permet l’oralité. Certaines d’entre elles ne valent d’ailleurs que par leur musicalité et, donc, leur faculté à être partagées avec autrui. Les contes et autres histoires sont interprétés par des conteurs de plus en plus souvent professionnels, à l’instar de Jacques Masson, venu en septembre battre les planches du théâtre Sapsiway. Tout l’art ici consistera à entretenir un sens du suspense et des effets narratoires, qui ne visent qu’à capter le plus intensément et constamment possible l’attention de chaque membre de l’assistance. Maurice avait tellement de bons conteurs il y a quelques décennies que l’on aurait pu croire que l’art de raconter des histoires était un de nos talents spécifiques. Il s’est dilué, mais ne demande qu’à revivre.

« La lecture est une amitié »

Depuis sa création en 2017, la Nuit de la lecture s’est tellement développée qu’elle a fini par attirer quelque 450 000 personnes dans 2 500 lieux en 2019, tout cela au même moment. Le ministre de la Culture français, Franck Riester, table bien entendu sur une affirmation de cette courbe ascendante pour la 4e édition du 18 janvier. La médiathèque de l’IFM accueille cet événement pour la première fois cette année, avec une première formule qui servira de test et de plateforme de lancement pour le futur.

« La lecture est une amitié », attaque dans un verbe proustien le ministre français de la Culture dans son éditorial préliminaire à la nouvelle édition. Chacun pourra méditer cette phrase dans toutes ses dimensions au long de cette soirée, qui commencera à 18h et pourrait finir bien au-delà de 22h, après la projection de l’intrigante comédie Le mystère Henri Pick. Avec, dans les rôles principaux, Fabrice Luchini et Camille Cottin, ce film prend corps dans une bibliothèque installée au cœur de la Bretagne, dont la particularité est d’archiver et préserver les manuscrits refusés par les maisons d’édition, des textes à exemplaire unique le plus souvent, parmi lesquels une des protagonistes découvre un “best-seller” potentiel…

Bien avant cela, la conteuse Véronique Nankoo battra le rappel à 18h pour donner chair à des contes mauriciens en musique, traduits en français, qui laisseront la saveur du kreol morisien de côté pour devenir autre chose dans la langue de Molière. La conteuse, que les jeunes lecteurs de la médiathèque connaissent bien, sera accompagnée de conteurs amateurs qui viendront lui prêter main-forte.

« La philosophie de cette soirée, nous explique Pierre-Emmanuel Guilleray, le responsable de la médiathèque, est qu’un maximum de gens puisse participer activement aux différentes activités, et pas seulement en spectateur passif. » Les visiteurs pourront donc conter si ça leur chante. Ils pourront aussi jouer, à partir de 19h, en découvrant par exemple des jeux de société numériques, tels qu’un Tarot de contes de Mayotte.

Animée par l’auteure pour enfant Yianna Amodine, cette séance consiste à tirer une carte au hasard pour choisir une histoire à raconter. Ben Buchoo, le spécialiste maison des jeux vidéo, délaissera pour une fois ses écrans pour animer le jeu de rôle Tit’ Albert dan vilaz, où des cartes à jouer amènent les participants à poursuivre une sorte de loup-garou, rebaptisé ici pour les besoins de l’histoire, qui pourra faire penser aussi à un certain Tourni minwi…Enfin, la spécialiste des livres numériques Annaëlle diffusera et commentera des contes animés sur écran, tels que La grande fabrique des mots ou encore Morris Lessmore. Toutes ces interventions se répartissent en sessions de 15 minutes.

Goncourt et Renaudot

Parallèlement, dans un autre coin de la médiathèque, Pierre-Emmanuel Guilleray animera son traditionnel “Café des lecteurs”, auquel sont conviés tous ceux qui souhaitent partager un coup de cœur. Sont déjà inscrits au programme le prix Goncourt 2019, à savoir l’excellent roman de Jean-Paul Dubois intitulé Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon. La fraternité, l’indignation face aux injustices et un certain sens de l’humour sont au menu de cet ouvrage admirablement écrit.

Nous pourrons aussi découvrir le prix Renaudot, ce fabuleux récit de l’aventurier des cimes Sylvain Tesson, La panthère des neiges, pour lequel il s’est mis en quête de l’animal que l’on croyait disparu dans les hauts plateaux du Tibet. Autre livre inscrit au programme de cette séance, Le ghetto intérieur, de Santiago Amigorena, qui propose l’histoire d’un silence qu’un des personnages émigré en Argentine s’est imposé du jour où il a appris que sa mère restée au ghetto de Varsovie allait mourir en pleine Seconde Guerre mondiale.

Comme annoncé plus haut, cette soirée de rêve et de passion se conclura par un film, qui ne devrait pas manquer de sel… Mais au-delà de ce programme, cette soirée initiée par les bibliothèques et relayée depuis par tout ce qui abrite des livres et des lecteurs – à savoir les librairies, les centres culturels, les clubs de lecture et lieux de théâtre, collectifs de poètes, etc. – est venue affirmer l’idée que la bibliothèque ou médiathèque est plus que jamais un lieu ouvert et vivant.

The place to be…

Nous en sommes encore loin à Maurice, mais cet événement pourrait donner des idées aux bibliothécaires mauriciens pour qu’ils fassent de leur antre un lieu où l’on vient écouter des textes, de la musique et voir des comédiens s’en emparer. Un article du Monde des livres, paru le 2 janvier dernier, raconte comment ces lieux autrefois considérés comme « des temples du savoir » réservés aux érudits sont, au fil des ans, devenus des lieux branchés où l’on présente des expositions, organise des spectacles, des concerts et même, parfois, des défilés de mode, à l’instar de Rihanna !

Tolkien. Voyage en terre du Milieu enregistre depuis son ouverture jusqu’à 1 800 entrées par jour, drainant tous ceux qui se sont passionnés pour Le Seigneur des Anneaux, à la Bibliothèque nationale de France (BNF), à Paris. Le site de la Très Grande Bibliothèque, dont les tours s’inspirent de livres ouverts, accueille quelque 200 événements par an, attirant 400 000 visiteurs ! Et cet exemple au rayonnement international ne doit pas cacher les très nombreux rendez-vous que toutes les médiathèques de France donnent au public tout au long de l’année. Les médiathèques ne sont pas seulement des lieux où l’on travaille dans le silence et la concentration. On y découvre non seulement des livres, mais aussi des œuvres musicales et des films. On y fait des rencontres et on nourrit cette formidable machine à rêver qu’est le cerveau humain.