À moins de 24 h de l’interrogatoire Under Warning de Pravind Jugnauth au QG de l’Independent Commission Against Corruption (ICAC) dans le scandale MedPoint, la tension est montée d’un cran sur le plan politique. Le tête-à-tête d’hier matin à la State House, sollicité et fixé officiellement depuis la semaine dernière, entre le président de la République sir Anerood Jugnauth et le leader de l’opposition Paul Bérenger, a été suivi d’un véritable coup de semonce présidentiel contre l’ICAC. SAJ n’a pas écarté publiquement l’éventualité d’un départ prématuré de la State House, comme il a été question dans certains cercles privés depuis une dizaine de jours au moins.
Dans la soirée d’hier, des consultations sur la situation politique se sont déroulées entre l’état-major du MMM et celui du MSM en la résidence du leader du MSM. De leur côté, les dirigeants du Parti travailliste (Ptr) comptent se réunir en début d’après-midi sous le leadership du Premier ministre suppléant Rashid Beebeejaun en vue de faire le point sur les développements intervenus au cours de ces dernières 24 heures.
Dans l’immédiat, la préoccupation principale au Sun Trust Building reste la convocation de l’ancien vice-Premier ministre et ministre des Finances pour une audition Under Caution sur les procédures pour le rachat de la clinique MedPoint en décembre de l’année dernière pour le compte du ministère de la Santé. « Dime, mo pe al mo randevou l’ICAC. Mo pou gete ki zot pou fer », a confirmé en cours de matinée au Mauricien Pravind Jugnauth, qui compte s’appuyer sur les Minutes of Proceedings de la réunion du conseil des ministres du 18 juin 2010 pour articuler sa défense.
Depuis ce matin, le leader du MSM et ses conseils légaux se concertent quant à la marche à suivre devant la réponse du Cabinet’s Office suite à la demande officielle pour avoir accès à ces documents et décisions du conseil des ministres. « Je suis en présence d’une correspondance émanant du Cabinet’s Office. Les autorités n’ont pas pour l’instant accédé à la demande formulée. Mais la réponse du gouvernement n’est pas aussi totalement négative et ne plaide nullement l’Official Secrets Act pour se justifier », a-t-il poursuivi tout en se gardant de confirmer publiquement la teneur de la correspondance du Cabinet’s Office.
Possible recours au judiciaire
Le leader du MSM a signifié au Mauricien son intention de revenir à la charge dès la mi-journée avec une nouvelle lettre adressée au Secretary to Cabinet pour mettre en exergue l’urgence de la demande dans la conjoncture. Dans certains milieux de la direction du MSM, on laisse entendre que la formulation de la lettre laisse une porte ouverte dans la mesure où ces documents du conseil des ministres pourraient être consultés si les raisons et justifications pertinentes sont mises en avant. Cette démarche devrait être complétée en cours de journée avec la nouvelle lettre aux responsables suppléants au Cabinet’s Office en l’absence du Secretary to Cabinet Suresh Seebaluck, actuellement en mission officielle à New York.
Au Sun Trust, la possibilité d’un recours au judiciaire, dont la présentation devant un juge siégeant en référé d’une demande pour l’accès à ces Cabinet Memo, n’est pas écartée. Mais le principal concerné se garde de dévoiler ses batteries avant le rendez-vous de 11 h 15 demain au QG de l’ICAC. « Je confirme que je compte adresser une nouvelle lettre au Secretary to Cabinet. Je ne peux ajouter de plus amples détails quant à d’autres volets de mes initiatives », a encore fait comprendre Pravind Jugnauth.
Néanmoins, la journée d’hier a été riche en “moves” sur l’échiquier politique avec en toile de fond l’enquête de l’ICAC sur le rachat de la clinique MedPoint au coût de Rs 144,7 millions. D’abord, la rencontre entre le président de la République et le leader de l’opposition à la State House a constitué un déclic même si le rendez-vous a été sollicité par Paul Bérenger depuis la semaine dernière.
Des recoupements d’informations effectués par Le Mauricien indiquent que le Premier ministre Navin Ramgoolam a été mis au parfum de ce tête-à-tête par la State House avant son départ pour New York durant le week-end. Mais, ce qui peut encore surprendre concerne le coup de semonce du président de la République contre l’Independent Commission Against Corruption avec une phrase lourde de sens : « L’ICAC pe fané. »
Tour à tour sur les ondes des deux stations de radio privée Radio One et Radio Plus en fin de journée, sir Anerood Jugnauth, qui part en mission officielle en République populaire de Chine demain, n’a pas ménagé également le Premier ministre en se faisant le relais des inquiétudes du leader de l’opposition au chapitre de la détérioration du Law and Order dans le pays.
Tout en affirmant n’avoir pas abordé le volet politique lors de ses échanges de quelque 45 minutes avec Paul Bérenger, le président de la République n’a pas écarté une démission de ses fonctions si l’intérêt supérieur du pays l’exige. « Si zame ariv enn sityasion kot mo bizin sorti dan lintere pei, mo pou fer li », devait-il répondre à une question au sujet des conjectures dans des cercles privés depuis quelque temps quant à son avenir à la State House.
« Grave injustice »
En début de soirée, les leaders du MMM et du MSM, encadrés de leurs principaux lieutenants, ont eu une séance de travail d’un peu moins d’une heure. Les délibérations se sont déroulées à la résidence de Pravind Jugnauth et les deux principaux dossiers à l’ordre du jour ont été la conjoncture politique et les agissements de l’ICAC dans le dossier MedPoint. Sur ce dernier point, Pravind Jugnauth a commenté ce qu’il considère comme une « grave injustice » de la part de l’ICAC. « J’ai été convoqué pour être interrogé Under Warning alors qu’il n’y a rien contre moi. Par contre, tel n’a pas été le cas pour Rashid Beebeejaun et Rajesh Jeetah où, à mon avis, un Prima Facie Case a été établi », aurait-il soutenu en substance.
Commentant cette nouvelle rencontre entre les deux principales formations de l’opposition, Pravind Jugnauth a tout simplement déclaré que « nous avons passé en revue la situation ».
Dans le camp du Ptr, en l’absence du leader Navin Ramgoolam, une réunion des principaux dirigeants a été convoquée en début d’après-midi par le PM suppléant Rashid Beebeejaun.
« Nous n’allons pas rester sans réaction devant ce qui se dessine sur le plan politique. Pou touy enn fourmi, zot pe rod enn lamass koumsa. Si nou konpran bien, sa zafer-la (MedPoint) byin sal. La popilasion inn tand mem parol kont l’ICAC depi labous Bérenger, Pravind Jugnauth ek aster-la sir Anerood Jugnauth », a déclaré ce matin un des dirigeants du Ptr en marge de la réunion de cet après-midi.
« Le président de la République est le garant des institutions du pays. Que constate-t-on aujourd’hui ? Pour des raisons que tout le monde comprend, il se met à taper très fort sur ces mêmes institutions. Il y a de nombreuses façons plus élégantes pour transmettre ces mêmes critiques au chef du gouvernement. Il a choisi d’agir de la manière qu’il a agi hier », poursuit cette même source.