La situation reste toujours tendue entre le ministre de la Santé et la société civile sur les nouvelles mesures imposées relativement à la méthadone et le programme d’échange de seringues. Le tug-of-war commencé il y a quelques semaines s’intensifie. Réunies au sein d’une plate-forme commune, quatorze ONG soutenues par des bénéficiaires et leurs proches répondent aux attaques d’Anil Gayan. La rupture de dialogue avec les principales organisations engagées dans la lutte contre le VIH, les hépatites et la drogue a eu pour effet des décisions unilatérales qui ont déjà eu des conséquences négatives. Les ONG en appellent aujourd’hui au Premier ministre.
« Je veux naïvement croire qu’au sein du gouvernement il y a encore des gens qui ont à coeur la société et qui souhaiteraient éviter une crise dans le pays », dit Nicolas Ritter de PILS. Puisqu’Anil Gayan « a rompu le dialogue avec les principales ONG engagées dans la lutte contre le VIH, les hépatites et la drogue », ces associations ont décidé de faire appel au Premier ministre. Une correspondance a été envoyée à Sir Anerood Jugnauth et à son suppléant, Xavier-Luc Duval. Si le gouvernement persiste quand même avec sa nouvelle politique qui crée de fortes divergences les ONG considéreront l’option de porter l’affaire devant la justice. Mais pour certains bénéficiaires le désespoir appellera à des mesures drastiques. « Si nécessaire j’entamerai une grève de la faim et j’irai jusqu’au bout. Le ministre aura alors ma mort sur sa conscience », a dit l’un d’eux lors d’une conférence de presse à Port-Louis, jeudi. Autour de lui, les représentants des quatorze principales ONG engagées dans la lutte contre la drogue, pour le soutien des usagers de drogues, des personnes vivant avec le VIH et dans des situations de précarité. Présents aussi à cette rencontre, des bénéficiaires de la méthadone et des proches des usagers de drogues.
Pour Ragini Runghen du Groupe A de Cassis : « Les décisions sont prises sans consultation avec les ONG et les bénéficiaires. Nous n’avons pas notre mot à dire, pourtant nous faisons aussi partie du peuple. » Nicolas Ritter précise : « La brutale réalité, c’est qu’Anil Gayan ne discute pas et ne prend pas l’avis des partenaires. Il prétend qu’il sait tout. Cette rupture de dialogue n’est pas acceptable. Ce sont 10 années de travail qui sont menacées. » Il ajoute : « Depuis six mois, nous voyons des menaces directes sur des programmes qui marchent et qui ont contribué à baisser dans la contamination au VIH, à l’hépatite C, qui ont ramené la stabilité dans des familles, qui ont réduit la criminalité, entre autres. » Selon Nicolas Ritter ceux qui sont engagés sont en colère, stressés et inquiets de la situation.
« La méthadone a été comme une bouée de sauvetage »
Femmes et hommes, à travers leurs exemples personnels, racontent comment la méthadone les a aidés à se reconstruire et à retrouver une place en société. Aujourd’hui, après « des années passées dans l’enfer », ils travaillent, s’occupent d’eux-mêmes et des leurs et ont leur contribution au sein de la société. « La méthadone a été comme une bouée de sauvetage pour des toxicomanes. Elle a offert un espoir à des gens qui n’avaient jamais imaginé qu’ils auraient une vie meilleure. Nous ne pouvons pas aujourd’hui leur enlever cela », soutien Samad, représentant du Centre Goomany. Jean, peer educator engagé dans le programme d’échange de seringues, avance que, « le peuple a voté pour le gouvernement afin qu’il amène des solutions et non pas pour qu’il nous apporte des problèmes ». Cindy, bénéficiaire de la méthadone et travailleuse sociale demande : « Le ministre vient aujourd’hui parler de l’accountability des ONG. B li kot so accoutability li kan dimoun p rod méthadone ek ki zot pa gagner ? » La décision du ministère de ne plus accepter de nouveaux patients sur méthadone équivaut à un déni de santé, dit Nicolas Ritter: « Le traitement existe, mais on refuse de le donner à des gens qui en ont besoin. »
Et les ONG ne s’arrêtent pas là. S’il y a actuellement une hausse dans la consommation de drogues dure, ce serait directement lié aux décisions introduites par Ani Gayan depuis son arrivée à la Santé. Le déplacement des points de dispensations vers les postes de police, la stigmatisation et le non-respect de la confidentialité, la diminution des doses prescrites par patient, l’absence d’encadrement médical sont parmi les raisons qui ont contraint certains à rechuter dans la drogue. D’où la hausse dans les demandes de seringues propres décriée par Anil Gayan lors de sa conférence de presse une semaine plus tôt. Le Collectif Urgence Toxida (CUT) explique aussi que son personnel intervient directement dans des endroits sensibles et que sa stratégie pour l’échange de seringue a été élargie qui touche Rs 250 000 ?
Tandis que le ministre affirme que les ONG ne veulent pas soumettre des informations au ministère, Joëlle Rabot de CUT soutien que, « toutes les données quantitatives et qualitatives émanant du terrain sont transmises au ministère mensuellement dans un souci de transparence. Par contre, nous ne pouvons aller à l’encontre des droits des bénéficiaires en remettant des informations sensibles et confidentielles telles que leurs noms et numéros de carte d’identité contre leur gré au ministère. Ce sera contre l’éthique des ONG ».
Face à la déclaration d’Anil Gayan à l’effet que le programme de la méthadone fait de l’Etat un pourvoyeur de drogues, les ONG rappellent que « cette substance est considérée comme un médicament efficace et approuvé par l’OMS ». Aucune information du ministère à ce jour quant à ce directeur d’ONG qu’Anil Gayan accuse de toucher un salaire mensuel de Rs 250 000. Week-End a tenté d’obtenir plus d’informations auprès du ministère à ce sujet en fin de semaine, mais en vain. En d’autres circonstances, cette allégation « aurait fait rire », mais elle reste dépourvue de fondement s’agissant des ONG ciblées. D’ailleurs, dans la lutte contre le VIH, les informations liées aux dépenses sont visibles à travers le National AIDS Spending Assessment. « Malgré cela, si le ministre est aussi mal informé, on peut se s’interroger quant à la pertinence de ses informations quand il parle de méthadone et de seringues ». En attendant, les ONG ont formulé des propositions destinées à améliorer le présent système.