Entourée par une barrière corallienne, Maurice a la chance d’avoir un lagon. Mais son état ne cesse d’empirer d’année en année et les ressources marines diminuent considérablement. Les pêcheurs éprouvent de plus en plus de difficultés à vivre de leur métier, surtout ceux qui pêchent dans le lagon. Mauvaise gestion des ressources, développement sauvage, pollution et braconnage en sont les principales causes. Nos lagons sont vraiment en danger.
Dans le budget 2012, le ministre des Finances a annoncé que 300,000 à 500,000 alevins, comprenant crevettes, poissons et concombres de mer, seront relâchés dans certains de nos lagons, dans le cadre d’une tentative de repeuplement de ces espaces. Une bonne initiative à première vue, mais qui peut s’avérer un coup d’épée dans l’eau si elle n’est pas accompagnée par d’autres mesures.
C’est l’avis de Judex Rampaul, président du Syndicat des Pêcheurs de l’Île Maurice : “Lâcher des alevins de deux ou trois espèces ne changera rien. Nous devons lâcher à la fois des espèces de proie et des espèces carnivores. Les uns dépendent des autres pour survivre. Crabes, crevettes et poissons par exemple doivent être relâchés simultanément.”
Détérioration.
Cette mesure ne fait que confirmer une situation alarmante : nos lagons sont en danger et doivent vite être pris en charge si l’on veut éviter une catastrophe. “Nos lagons se sont considérablement détériorés depuis les années 80. Auparavant, les pêcheurs pouvaient vivre convenablement de leur métier. Cela devient de plus en plus difficile, d’année en année. Je pêche dans la région de Bain des Dames : avant, nous capturions des poissons comme le “berry”, le “gueule pavé” ou encore le “breton”. Des poissons qui sont devenus très rares dans cette région”, souligne Judex Rampaul.
“Nos ressources marines sont gravement menacées : 95% de nos requins ont disparu, 30% des stocks de poissons à travers le monde se sont effondrés, affectant aussi notre île. Les “bambaras” se font de plus en plus rares. Certaines régions du parc marin de Blue Bay contiennent plus de 70% de coraux morts… Les chiffres sont accablants”, soutient pour sa part Vassen Kauppaymuthoo, océanographe et ingénieur en environnement.
Erreurs.
Si nos lagons sont en si piteux état, c’est principalement à cause des erreurs du passé et d’autres qui se poursuivent. “On a développé vite et mal. On n’a pas pris et on ne prend pas encore en considération la richesse des espèces marines, la nécessité de les protéger, et cela demeure le problème principal. Comment le ministère de la Pêche et de Rodrigues peut-il émettre des interference permits pour effectuer un dragage dans une aire marine protégée pour favoriser un projet de marina ? Cela veut-il dire que si on paie, on peut détruire notre biodiversité marine ? Comment une ferme marine peut-elle avoir été cautionnée par les autorités pour opérer sans licence EIA dans l’est du pays alors que les lois existantes exigent un tel permis ?”, s’interroge Vassen Kauppaymuthoo.
En tentant de résoudre le problème, les autorités ont probablement contribué à l’empirer avec certaines mesures prises. C’est du moins l’avis de René Sophie, pêcheur à la senne. “Depuis quelques années, les autorités ont décidé que la pêche à la senne devait se dérouler du lever au coucher du soleil. Cette mesure est incompréhensible; elle ne fait qu’empirer la situation. Car tous les pêcheurs à la senne d’une région se retrouvent à pêcher au même moment. Or, la mer a besoin de repos pour sa longévité. La pêche à la senne doit se faire normalement au gré des marées, et dépend donc de la lune. Avec cette mesure, tout est débalancé. Il ne faut pas s’étonner qu’on n’attrape pas suffisamment de poissons…”
Pollution.
L’autre facteur qui a détruit nos lagons est la pollution. Le développement de l’industrie textile, entamé dans les années 80, a progressivement contribué à ravager nos lagons et ses ressources. Les teintures qu’on a déversées impunément dans certaines rivières ont eu des répercussions irréversibles sur la faune et la flore des lagons. “Le gouvernement n’avait pas pris en considération que de telles actions allaient nuire à notre gagne-pain”, commente Judex Rampaul.
Les pesticides utilisés ont également contribué à vider nos lagons. Ils ont fait proliférer les algues, qui consomment tout l’oxygène là où elles se trouvent, au détriment des autres espèces, qui meurent ou doivent chercher d’autres habitats. “Il y a également les concasseurs, dont un à Bel Ombre qui continue à polluer le lagon. En lavant les roches, il déverse l’eau sale dans la rivière La Chaux, et cette eau polluée atterrit dans le lagon”, précise René Sophie. Ce dernier estime par ailleurs qu’il y a trop de circulation dans nos lagons. “La pollution sonore fait fuir les poissons. Les hélices des moteurs détruisent les algues, qui sont le garde-manger de nombreuses espèces de poissons.”
Braconnage.
La diminution de nos ressources marines est également due au braconnage, qui se fait au nez et à la barbe des garde-côtes. “Le braconnage est très présent à Maurice, aussi bien au niveau de la pêche industrielle que de la pêche artisanale. Certaines personnes parlent même de véritables réseaux corrompus impliquant les garde-côtes et les braconniers eux-mêmes pour les pêcheurs utilisant des fusils sous-marins : Rs 100 pour pêcher illégalement par pêcheur par jour, plus une partie des poissons pour s’assurer la protection des autorités censées appliquer la loi. C’est un gros problème auquel personne ne s’est encore réellement attaqué, mais qui menace gravement notre écosystème marin”, souligne Vassen Kauppaymuthoo.
À ce sujet, Judex Rampaul soutient qu’il a déjà soumis l’idée au ministère de tutelle d’engager ces mêmes personnes pour surveiller nos lagons, mais en vain. “Les gens qui braconnent le font généralement parce qu’ils n’ont pas d’autre choix. Si on les paye pour veiller au grain, croyez-moi, ils ne braconneront plus.”
Nous avons tenté d’avoir une déclaration du ministère de la Pêche et de Rodrigues, mais ce dernier a refusé notre requête sous prétexte qu’un projet allait bientôt être dévoilé.