Le temps n’est plus à la lamentation ni au ridicule.
C’est bien fini.
Mais il fait un drôle de temps : drôle dans le sens drôle de guerre, donc curieux, bizarre; drôle aussi dans le sens de désopilant, gosse risible.
Il faut toujours être reconnaissant dans la vie. Ma mère me l’a appris et c’était une sainte femme qui regardait et analysait le monde dans un langage simple et lucide. Droit au coeur.
Alors, pourquoi aujourd’hui cette reconnaissance ? Ce n’est pas de l’ironie socratique (je ne feins pas l’ignorance), dramatique (je n’ignore pas ce qui est connu du public) ou romantique (aucune mise en scène pour rompre l’illusion du réel).
Sans les actes sur la scène politique dont nous avions et sommes toujours témoins, nous jeunes et moins jeunes serions encore dans l’indolence et la léthargie. Plaintes et complaintes ont émaillé quotidiennement  trottoirs, « en bas la boutique  » et «  la gazette siffon ble » et toujours, nous avons souri.
Le temps est aujourd’hui entré dans un autre cycle, celui si on peut dire d’une sorte de « samsara moral ».
Par samsara, terme bouddhique par excellence, je ne me réfère pas à un cercle sans fin d’une existence physique après l’autre. Je pense au cercle vicieux de trois éléments : le désir, l’action qui naît de ce désir et les effets qui résultent de l’action. (Cf. Buddhadasa Bhkkhu, Manuel pour l’Humanité, 1964)
Le termerenvoie à la détermination historique du présent, en ce que le moment actuel se forme des conséquences du passé, en particulier des actes, à commencer par la pensée. Ce modèle implique une succession de cycles énonçant une détermination complexe, de nombreux facteurs s’articulant pour donner lieu à des contingences, à ce qu’on dit dans le langage courant «  péna lott simin ». C’est en quelque sorte une co-production conditionnée.
L’histoire, le sens de l’histoire sont les fondements pour une compréhension plus exacte de qui constitue le présent. Sans mémoire, sans anamnèse, nous survolons la vie, nous ne guérissons pas de nos blessures et de notre narcissisme infantile si prompt à apparaître à tout bout de champ.
Les longs épisodes d’alliances, de ruptures, de cool off et de remake ont été faits à notre insu. Nous le savions déjà – nous ne sommes pas de petits enfants, même du Bon Dieu – car les complots ou les conspirations se font toujours en coulisse, toujours dans le mystère et le secret.
Mais l’imprévisible, c’est que par la loi même du samsara, la saturation est telle que, par l’effet même de sa production, des mauvaises combinaisons, mélanges  ou dissolutions, on ne peut plus en rajouter au niveau de la politique politicienne traditionnelle.
Le vide politique est de nouveau réinvesti. Les frémissements, si légers soient-ils, parlent longuement pour un petit pays qui a tendance à soupirer, rêver et oublier vite les cauchemars.
Assiste-on à un mouvement social, politique durable et des modes de légitimation différents, d’intérêts sociaux des acteurs plus intègres ? Quel sera le monopole de la manipulation des biens  pour le pays ? Quelles seront les formes d’autorité, du savoir, du savoir-faire, comme forme institutionnalisée du capital culturel et économique ? La distribution interne de ces capitaux déterminera les conditions objectives de la lutte que les acteurs tendent, depuis leurs positions respectives, à conserver ou à transformer. Les frémissements autour du Muvman Liberater évoquent donc un univers de pratiques et de valeurs, avec ses propres règles et logique sociales. Seraient-ils de rupture avec le pouvoir politique traditionnel, constitutifs d’un pouvoir alternatif d’opposition à l’orthodoxie mortifère, ouvert aux dynamiques de l’histoire ?
Tout ce qui tremble et palpite
Tout ce qui lutte et se bat
Tout ce que j’ai cru trop vite
A jamais perdu pour moi

Que c’est beau la vie !
(Jean Ferrat)