Sarah, 35 ans, et Sabana, 22 ans, sont deux des cinq mères de famille qui sont actuellement détenues à la prison des femmes de Beau-Bassin. Ce jeudi 24, alors que le personnel de l’institution carcérale mettait les bouchées doubles pour recevoir la présidente de la République par intérim, Monique Ohsan-Bellepeau, et les politiques, en vue de l’ouverture officielle de la crèche Kids are Kids, elles étaient « aux anges ! Enfin ! Nos enfants bénéficient d’un environnement sain pour grandir». Car, rappellent-elles, « c’est nous qui avons commis une faute, pas nos enfants. Pourtant, la société juge nos enfants parce qu’ils ont grandi en prison ».
Sabana, petit bout de femme de 22 ans, est la mère du petit Jamel, 4 ans. Son fils et celui de Sarah, Ash, également 4 ans, « ont été immédiatement conquis dès le premier jour ! » C’était la veille de l’inauguration, le mercredi 23.
Jamel et Ash, ainsi que les trois petites filles des deux détenues Malgaches et celle de l’Ougandaise, âgées, elles de 2 et 3 ans, avaient passé leur première journée au sein de Kids are Kids, la toute nouvelle crèche. « Ash ti extra kontan », déclare Sarah, tout sourire. « Linn dir mwa “mama, mo finn zwe laplaz !” parski ena disab dan lakour lakreche-la… Linn osi get tv… Li ti bien kontan ! »
Même son de cloche du côté de Sabana : « Je n’ai jamais vu Jamel comme ça ! Habituellement, il est plutôt enfermé dans une certaine routine ; à son retour de l’école maternelle, quand il me rejoint dans le Mother’s Care, je lui donne son bain, on mange et puis dodo. Mais mercredi quand il est revenu de la crèche à 16 h, il n’arrêtait pas de parler ! » Les deux mères étaient ravies ! « Enfin nos enfants peuvent grandir librement dans un espace approprié », reconnaissent-elles. Incarcérée pour une affaire de drogue, Sabana est là depuis deux ans et demi et a encore autant de temps à passer derrière les barreaux.
Très lucide, la jeune femme va droit au but : « Se mwa kinn fer fot. Kifer zanfan la ki bizin soufer ? » Sarah et elle relèvent que « parce que nos enfants grandissent un temps avec nous, en prison, du moins, jusqu’à ce qu’ils atteignent leur 5 ans, la société jette un mauvais regard sur eux. Elle les juge. Mais ces enfants sont innocents ! Ils n’ont rien fait ! Alors pourquoi les accuser ? »
Ce sentiment et ce souhait ont d’ailleurs été émis et repris par quasiment tous les prestataires et partenaires dans le projet de crèche Kids are Kids de la prison des femmes de Beau-Bassin.
En temps normal, les enfants des détenues étaient confiées à leurs mères, 24 heures sur 24, jusqu’à ce qu’ils soufflent leurs 5 bougies. Ces mères et détenues occupent l’unité Mother’s Care, sise toujours dans l’enceinte de la prison des femmes. « Cet espace n’était pas propice à l’épanouissement de ces enfants », reconnaît l’ex-inspectrice de police, Sylvia Rajiah, et actuelle Supervising Officer de la prison (voir plus loin).
Gros mots, fumée et indécence
Mais Sylvia Rajiah est surtout celle qui a rédigé le projet Kids are Kids, après la visite et le souhait émis à cet égard l’an dernier par Monique Ohsan-Bellepeau en marge de la Journée Internationale de la Femme. « Ces enfants étaient exposés tant à la vulgarité qu’à la poussière, un certain manque d’hygiène, continue notre interlocutrice. Dans le bloc ou dans le yard, même s’ils étaient avec leurs mères, ils n’étaient pas protégés des gros mots, par exemple, ou de la fumée des détenues qui fument, et même de certains actes et gestes indécents. Dans l’enceinte d’une prison, certains comportements peuvent dérouter. Surtout de très jeunes enfants que, nous savons, sont, à ces âges-là, très vulnérables et peuvent tout capter. Ce n’est pas un environnement où ils devraient grandir. »
Au jour le jour, désormais, ce sont les « Care givers » de Terre de Paix, ONG dirigée par Alain Muneean, qui vont encadrer et s’occuper de ces petits Mauriciens. Ceux qui sont en bas âge seront pris en charge dès 7 h 30 et retrouveront leurs mères à 16 h. En revanche, ceux qui comme Jamel et Ash vont déjà à l’école maternelle, passeront les deux heures de l’après-midi, entre 14 h et 16 h, ainsi que toute la journée du samedi, quand la maternelle est fermée, en compagnie des « Care givers » de Terre de Paix.
« Nous donnons à ces enfants le même traitement que les autres enfants reçoivent dans les maternelles et les crèches, explique Alain Muneean. À ceci près que, pour les enfants des détenues, certains auront un peu de traces et séquelles d’avoir vécu et commencé à grandir dans un univers fermé. » M. Muneean ajoute : « De par leur vocabulaire et parfois certains gestes, ces enfants traduisent l’enfermement dans lequel ils ont découvert la vie. » De même, explique-t-il, « souvent, leurs mots les ramènent à la guerre ou la violence… »
Pour remédier à cela, explique le pédagogue, « nous avons une série d’exercices ludiques, ainsi que l’apprentissage via la musique, la peinture, entre autres, où nous faisons comprendre aux enfants que la guerre, la violence, la bagarre ne sont pas de bonnes choses. C’est comme cela que nous allons les aider à sortir de cet univers dans lequel ils auraient pu rester cloisonnés s’il n’y avait eu cette prise en charge à travers cette crèche ». Et c’est de cette manière, comme a fait ressortir le ministre de l’Intégration sociale Suren Dayal dans son discours, « que nous allons aider ces enfants à vivre une enfance normale afin qu’ils deviennent les adultes responsables de demain et assurent notre avenir. »
Pour l’heure, Sarah, Sabana et leurs amies sont très heureuses d’avoir « plus de temps libre ! » Surtout, comme le fait ressortir Sabana, « pour en profiter et apprendre un métier. Maintenant, j’ai plus de temps à me consacrer au jardinage, par exemple ! Je veux m’y investir car me former à un métier me permettra de devenir indépendante et m’occuper de Jamel et de ma famille quand je sortirai d’ici ! »