Chez les Motia, on est charretier de père en fils. Vikash est devenu l’un des derniers à pratiquer ce métier. Durant la période de la coupe, avec son boeuf Mone, il transporte plusieurs tonnes de cannes vers la balance de Terra Milling Ltd à Solitude. Dans leur sillage, l’homme et la bête ravivent les souvenirs d’un temps révolu.
Il est à peine 8h quand Mone arrive à la “balance” de Solitude. Ni le bruit des machines ni le vrombissement des moteurs de camions ne dérangent le boeuf, qui connaît parfaitement le trajet. L’année prochaine, cela fera dix ans qu’il y vient quotidiennement pendant la coupe; ses réflexes se sont conditionnés. Vikash Motia l’avait acheté au moment où son précédent boeuf commençait à se faire vieux. Il avait aussitôt dressé l’animal et avait travaillé sa force en le faisant traîner des pierres, comme son père Vishnudev et son oncle le lui avaient enseigné. Eux-mêmes avaient appris les rouages du métier de leur père. Quand Mone avait finalement pris le relais derrière la charrette en bois, il s’était révélé une bonne bête, forte, docile et intelligente.
Hush.
C’est pourquoi Vikash n’a pas de grands efforts à effectuer pour contrôler l’animal, qui sait exactement ce qu’il doit faire lorsqu’il arrive à la pesée. Mone monte sur la dalle en béton de la balance réservée aux charrettes. La pesée terminée, il mène sa cargaison au pied de la grande grue où est déchargée la canne qu’il a transportée d’un champ voisin.
Ho pour s’arrêter, Hush pour avancer : Vikash veille au bon déroulement de l’opération tandis que les camions attendent. À Solitude, confie Kinsley Hennequin, peseur de Terra Milling Ltd, la priorité est désormais donnée aux charrettes. Une modeste revanche sur les gros véhicules qui, au fil des années, sont venus remplacer les boeufs et les charretiers.
Souvenirs.
“À l’époque, il était nécessaire d’avoir une bête forte et rapide pour passer avant les autres sur la balance. Il fallait les doubler et faire la course. Si on tardait, on risquait d’attendre deux à trois heures avant de passer”, se souvient Raffick Ghootoo, ancien charretier.
Avant les années 1980, la région comptait de 200 à 250 charretiers. “C’était nous qui faisions tourner l’usine. Toute la canne y était acheminée par nous”, raconte Habibullah Amarally. Durant sa carrière de charretier, l’homme a eu cinq boeufs. Le dernier était un bel animal marron clair aux cornes énormes, comme il le montre sur la photo prise par un touriste de passage, il y a une vingtaine d’années. Raffick Ghootoo a encadré la grande photo où on aperçoit son frère et lui conduisant leurs bêtes dans un champ. Un souvenir cher à son coeur.
Comme presque tous les autres, Habibullah Amarally et Raffick Ghootoo ont remplacé boeufs et charrettes par des camions. Mais ils n’oublient pas : “Le métier de charretier a été à la base de tout pour moi. Il m’a permis d’acheter des terres, des camions, de construire ma maison”, confie Habibullah Amarally, venu ce matin à la balance avec quelque huit tonnes de cannes dans le panier de son camion.
Survivants.
La charrette vidée, Mone fait un nouveau passage sur la balance. Une pesée qui indique que pour ce premier voyage du jour, le boeuf a tiré 890 kilos de cannes. À l’intérieur du bâtiment juxtaposé, lorsque Clency Sylvio imprime les mesures, le petit bruit de l’imprimante sert de signal donné à Mone pour qu’il avance. Pendant que Vikash fait un brin de causette, l’animal s’offre une pose méritée en broutant les feuilles vertes déposées là à son intention.
À 39 ans, Vikash Motia aurait pu avoir emboîté le pas à ses aînés. “Mais j’aime mon métier tel que je le pratique. Je ne pense pas me convertir”, confie-t-il. Dans la région – et dans toute l’île, sans doute – , deux autres charretiers travaillent encore. Ils étaient quatre l’année dernière. Parmi, Omprakash Mootia qui compte 50 ans de métier. Depuis quelques semaines, un des trois survivants a commencé à se faire très rare.
Cannes.
Ce matin, Vikash et Mone ont quitté Triolet pour Solitude vers 6h du matin. “Parfois, quand nous devons aller loin, nous quittons la maison vers 4h30, ou même avant.” Les services du charretier et de son boeuf ont été retenus dans un champ où la canne est arrivée à maturité. Sur les lieux, Vikash est rejoint par son père et sa mère, qui ont fait le trajet à moto. Pendant que ses parents coupent la canne, il rassemble et embarque les tiges dans la charrette. Régulièrement, il arrache des feuilles tendres, qu’il dépose devant le boeuf, qui se met aussitôt à ruminer.
Mone peut tirer jusqu’à deux tonnes de cannes, mais Vikash préfère limiter sa cargaison à la moitié de ce poids, pour ne pas épuiser la bête. Elle effectue jusqu’à quatre voyages vers la balance quand la canne a été brûlée. “Dans ces cas-là, il faut travailler plus rapidement sinon la canne s’abîme.”
Entretien.
Vikash et ses parents doivent également s’occuper de leurs propres champs de cannes et de légumes. Généralement, la journée de travail du charretier et de son boeuf prend fin aux alentours de 15h. Vikash doit alors nourrir Mone, nettoyer son étable et vérifier sa charrette. L’entretien coûte de plus en plus cher. Récemment, il a déboursé Rs 19,000 pour changer une roue. On ne trouve plus que deux ou trois ouvriers spécialisés dans ce domaine.
La journée se poursuit pour Mone et Vikash. Une fois la deuxième cargaison chargée, la charrette traversera le village pour la balance, avant que l’homme et la bête ne regagnent Triolet. Tout le long du trajet, ils attireront l’attention des uns et des autres. Chaque jour, ils sont nombreux, les touristes et les Mauriciens, à photographier ce duo d’un autre temps…