La Journée internationale des pêcheurs artisans et des travailleurs de la mer est célébrée le mercredi 21 novembre. Des métiers difficiles qui comportent beaucoup de risques et qui n’assurent pas un revenu. Nous avons rencontré Gérard Bernard, pêcheur à la ligne et au casier à Baie du Cap. Il a bien voulu nous laisser l’accompagner lors de l’une de ses sorties matinales.

Il est 5h30. Près du terminus de Baie du Cap, Gérard Bernard pousse son chariot jusqu’à la plage. Sont posés dessus : son moteur, sa canne à pêche, son moulinet, ses lignes, ses hameçons et ses appâts. Le pêcheur alimente le réservoir d’essence et place ses équipements dans sa pirogue de 31×8 pieds, qu’il possède depuis deux ans. Alors que le soleil timide joue à cache-cache derrière les nuages, Gérard Bernard jette un dernier coup d’œil vers la mer. Les grosses vagues qui s’abattent sur le brisant n’augurent rien de bon.

“La mer n’est pas démontée, mais cette brise déclenche quelques houles qui vont nous embêter. Nous allons tenter le coup, mais nous ne ferons rien d’imprudent”, prévient le pêcheur, qui fête ses 50 ans cette semaine. Après nous avoir rassurés que nos vies ne sont pas en danger, le pêcheur démarre le moteur. Nous voilà partis pour notre partie de pêche.Depuis plusieurs années, Gérard Bernard ne s’attarde plus à pêcher dans le lagon. “Dans le lagon, il n’y a plus grand-chose, il y a trop de mouvements de bateaux. Les poissons ne restent pas. Ces mouvements affectent également les tortues; ça les stresse. J’en ai vu une, la semaine dernière, elle semblait apeurée.” Très sensible à l’écologie, il s’offusque de la pollution dont il est témoin quotidiennement. “Il y a beaucoup de pollution ici. Je vois beaucoup de gobelets et de bouteilles en plastique. Il y a un grand travail de sensibilisation à faire auprès des Mauriciens et des touristes.”

Houles incessantes.

La pirogue prend la direction de Macondé, là où se situe la passe qui permet de rallier la haute mer. En plein jour, elle est très visible. Il suffit de la jauger en observant les vagues qui s’abattent sur les récifs se situant des deux côtés de la passe. Durant la nuit, l’affaire est tout autre. “Il faut absolument que les autorités mettent une bouée fluorescente à cet endroit. Beaucoup de gens pêchent la nuit ici et il est très difficile de se repérer. Il n’y a pas si longtemps, un pêcheur avec plus de 45 ans d’expérience a péri ici. Avant, nous nous guidions avec les lumières provenant du four à chaux. Il a été fermé, ce qui est une bonne chose, car cela polluait les eaux. En contrepartie, nous n’avons plus de repères pour rentrer de nos pêches nocturnes.”

Du bour de ses doigts, Gérard Bernard sent chaque touche.

Dès le moment où l’on quitte le lagon, la tranquillité ressentie jusque-là dans la pirogue disparaît. Cette dernière commence à tanguer dangereusement. À chaque passage de houle, le devant de la pirogue semble chuter à pic. L’inquiétude se lit sur le visage de Gérard Bernard. “Je voulais vous emmener faire une belle pêche mais je ne suis pas sûr que nous attraperons quelque chose aujourd’hui. Regardez-moi cette houle, ce n’est pas bon signe.” Mais le pêcheur ne baisse pas les bras. Il prépare ses lignes avec une dextérité de chirurgien, malgré les houles incessantes qui semblent vouloir faire rebrousser chemin à la pirogue.

Les lignes prêtes, nous reprenons la route. On longe le brisant pour aller le plus loin possible et se laisser ramener vers la passe par le courant. Quelques oiseaux survolent les eaux autour de nous, sans doute à la recherche de petits poissons. Nous rencontrons quelques dauphins, qui disparaissent très rapidement sous l’eau tumultueuse. Le pêcheur scrute le ciel avec minutie. Les nuages au loin l’inquiètent. “Je pense que nous ne pourrons pas aller plus loin. S’il commence à pleuvoir, ça va se détériorer”, dit-il calmement.

Retour dans le lagon.

Sur ce, il commence à accrocher ses appâts dans les hameçons. Au menu, des morceaux de pieuvre, qu’il découpe au fur et à mesure. Les trois hameçons accrochés à sa ligne sont alimentés. Avec des mouvements de mains bien aiguillés, Gérard Bernard envoie la ligne vers le fond, qui se trouve à une cinquantaine de mètres et où sont nichés les prédateurs qu’il recherche. “Nous attrapons plusieurs espèces de poissons ici, comme la vieille rouge, le croissant, le kaya, la capitaine blanche ou la vieille voleuse”, confie-t-il. Mais ce jour-là, la pêche en haute mer se révèle infructueuse. Le pêcheur a beau ramasser et relancer sa ligne, rien n’y fait. Aucun poisson ne veut mordre à l’hameçon.
Petit à petit, la mer commence à se détériorer. Le pêcheur décide de mettre les voiles. “Allons tenter notre chance dans le lagon”, dit-il, l’air dépité. Quant aux casiers qu’il a posés il y a quelques jours, il ne peut les remonter à cause de la mer démontée. Il en profite pour lancer un appel au gouvernement. “Cela fait des années que nous demandons qu’on installe une buoy, sorte de structure flottante qui attire les poissons. Il y en a mais ces bouées sont trop loin pour les pirogues comme la mienne. Une buoy attirera beaucoup plus de poissons à travers la chaîne alimentaire, et nous, les pêcheurs, pourrons gagner notre vie convenablement.”

“Peser trase, li”.

Avant de redémarrer le moteur, il s’affaire à attacher un appât artificiel à sa canne munie d’un moulinet. “On va voir si on peut attraper quelque chose en pêchant à la traîne.” Mais la chance n’est toujours pas au rendez-vous. Alors que nous venons de pénétrer le lagon, le pêcheur jette l’ancre à quelques mètres du viewpoint de Macondé. Le paysage y est pittoresque, avec la route côtière qui longe la falaise, la montagne à l’arrière. Sans perdre de temps, Gérard Bernard lance de nouveau sa ligne, sans avoir pris soin de mettre un plomb moins lourd, pour éviter qu’elle n’aille s’accrocher aux coraux. Il tient la ligne dans son index pour bien sentir une éventuelle touche.

À force de perséverer, il attrape enfin son premier poisson.

Tout d’un coup, son visage s’illumine. “Peser trase, li. Li pa pou retourn lame vid.” Avec des mouvements rapides, il remonte sa ligne, au bout de laquelle est hameçonnée une vieille grise. Il retentera sa chance une bonne trentaine de minutes. À la fin, la moisson sera mince. Il pêchera trois vieilles grises. Maigre consolation, à peine de quoi faire un petit bouillon. Mais la mer est ainsi : elle est parfois très généreuse mais elle laisse parfois la faim tirailler le pêcheur. Fort heureusement, une semaine avant, la moisson a été plutôt bonne. Gérard Bernard avait attrapé une “maman rouge” de cinq livres, deux “milatres”, deux vieilles rouges et un poisson lion. En tout, il a eu environ huit livres de poissons. De quoi tenir quelques jours. “Metie peser li koum sa, li depann lor boukou zafer. Kan ou pe pran enn bato ou pe ale, ou pa sir ki ou pou kapav revini avek enn kari.”