La classification ethnique de la société mauricienne pousse les individus issus d’origines multiples à s’identifier à un seul groupe. Des recherches démontrent cependant que le métissage est un fait historique. Une évidence pourtant reniée par beaucoup et qui met mal à l’aise. Scope a cherché à comprendre les raisons de ce déni, auprès de deux historiens et d’un sociologue.
Pourquoi des Mauriciens ont-ils du mal à admettre leurs origines variées ? L’historien Jocelyn Chan Low répond que “les raisons sont complexes et multiples”. Il souligne “le poids des institutions étatiques, religieuses et familiales, qui ont imposé une certaine classification ethnique sur l’individu. Ce dernier se voit obligé de choisir parmi une de ses identités multiples comme le seul identifiant.” Notre intervenant rappelle que le métissage est mal perçu et est ignorée, dans une large mesure, par beaucoup de Mauriciens. Scope propose à ce sujet un bref rappel des métissages opérés (voir hors-texte).
Endogamie.
Qui plus est, le mythe du “sang pur” est toujours opératoire dans notre société, poursuit Jocelyn Chan Low. Il relève que les différents groupes à Maurice pratiquent le mariage endogamique. Soit l’obligation faite aux membres d’un groupe social de choisir leur conjoint à l’intérieur de ce groupe. Notons par ailleurs que le système de castes se base sur une endogamie stricte. Jocelyn Chan Low pousse la réflexion encore plus loin et affirme : “Nous avons inventé des langues et des cultures ancestrales pour nier notre créolisation et notre métissage.”
Pourquoi ce déni ? Le sociologue Ibrahim Koodoruth soutient que la question identitaire est tue par une société grandement traditionaliste. Cela implique que ceux issus du métissage se sentent mal à l’aise et n’évoquent pas leurs origines multiples. Car compte tenu du cloisonnement des groupes ethniques, il est communément attendu que les deux parents d’un enfant soient issus du même groupe. “Il faut voir la réaction des gens lorsque ceux-ci apprennent qu’une personne a des origines métissées. Cette personne peut aussi se sentir rejetée par les membres des deux groupes et se voit contrainte de n’en choisir qu’un.”
Division.
Comment expliquer ce cloisonnement identitaire ? L’historienne Vijaya Teelock souligne que ce cloisonnement est lié à notre passé colonial. Les colons français ont commencé par diviser la population d’esclaves en groupes, selon leurs pays d’origine. “Le gouverneur Decaen a exigé que chaque groupe vive dans des quartiers séparés, notamment à Port-Louis.” La division est créée également entre les esclaves et les affranchis. Cette mauvaise gestion des relations culturelles s’est perpétuée sous la colonisation anglaise, avec la venue des travailleurs immigrés.
Vijaya Teelock note encore des failles. “On a créé une hiérarchisation avec pour effet que certains groupes se sont retrouvés mis sur un piédestal et d’autres dans une position inférieure. Une stigmatisation de la culture africaine et malgache est à ce propos survenue en 1846. Ces gens ont senti, au fil des années, qu’il valait mieux s’identifier à la culture occidentale plutôt qu’africaine.”
Le temps au temps.
À cela s’ajoutent les préjugés de couleurs. Ces stéréotypes sont hiérarchisés et prévalent toujours dans notre société. Mais Vijaya Teelock estime qu’aujourd’hui, “c’est beaucoup moins tenace que dans le passé. De nos jours, les couleurs se marient beaucoup plus facilement.” L’historienne constate une certaine évolution des mentalités mais rappelle que l’existence d’une nation mauricienne prendra du temps.
Quarante-cinq ans d’existence, ce n’est pas beaucoup en comparaison aux pays occidentaux qui ont pris des centaines d’années pour devenir des nations. Que fait-on entre-temps ? Laisser le temps au temps, mais aussi privilégier une éducation qui encouragerait les valeurs démocratiques et laïques. L’acceptation de notre mélange relève largement d’une question d’éducation.