Certains en ont pris connaissance vendredi, d’autres lundi. Une notice placardée sur les maisons concernées par le tracé du futur métro, sommant les habitants à « quit and vacate » le 23 août, soit dans quelques jours seulement, est venue alourdir l’atmosphère déjà sombre chez les familles concernées dans la capitale. « Déracinés, humiliés, désespérés, trahis, malades. » Les superlatifs ne manquaient pas pour nombre d’entre elles. La fatigue et l’amertume se lisent sur leur visage. Dans notre conversation avec des membres de ces familles, les mêmes questions reviennent : « Comment partira-t-on le 23 août ? Et, surtout, où ira-t-on ? »
Jouxtant l’autoroute près du rond-point du Caudan, une maison comprenant deux étages, et dont le second étage vient d’être ajouté pour recevoir le fils de la famille, qui devait se marier. Mais c’était avant que le projet Metro Express ne vienne tout chambouler. « En 2014, quand l’Alliance Lepep a remporté les élections, nous étions très contents, car on avait promis que le gouvernement n’irait pas de l’avant avec le projet. Toute la famille a voté pour l’Alliance Lepep. Mais nous avons été trahis ! » regrette la mère de famille. S’il est vrai qu’ils étaient au courant de la possibilité de réalisation de ce projet sous l’ancien gouvernement, tout portait à croire qu’il n’y avait pas d’inquiétude à se faire avant les élections. Jusqu’à ce qu’en 2015, le projet ne revienne sur le tapis.
La notice s’adresse à des « squatters ». On y lit, entre autres : « You (…) are hereby formally called upon to quit and vacate the State Land (…) together with any personal belongings found thereon by 23 august 2017 ». Et plus loin : « You are also warned, should you fail to comply with the present notice by the 23 august 2017, you will be removed from the State Land and any building or other structure existing on the land will be demolished as per the provisions of section 22(6) of the State Lands Act. » Comme un couteau dans la plaie, le mot « squatters » irrite ces familles. « Je suis entièrement propriétaire de cette maison, que j’ai achetée en 1979 et dans laquelle j’ai tout investi au fil des années, et vous me traitez de “squatter” ! » s’insurge le père de famille. Sa femme ajoute s’être pour sa part sentie « humiliée » le jour où, « tous ceux qui passaient me regardaient de manière singulière alors que je ne savais même pas qu’on avait placardé cette notice sur ma maison ». Pensant un temps que le projet n’aboutirait pas, la famille avait rénové la maison. « Nous avons acheté une nouvelle télé, de nouveaux ameublements, changé les fenêtres… Le métro est venu bouleverser notre vie. »
La plus grande question demeure de savoir où ils iront. D’ailleurs, ont-ils commencé à préparer leur départ ? Le septuagénaire répond par la négative. Sans compter que, comme la plupart des habitants de La Butte, il n’a pas encore reçu de compensation. « Mais même si on m’avait donné de l’argent aujourd’hui, est-ce que j’aurais pu trouver un terrain et construire en si peu de temps ? La quantité d’effets personnels que l’on a, où vais-je mettre tout cela ? » se demande-t-il, agacé. Davantage que des actions, ce sont surtout des ressentiments qui débordent chez lui : « On est en train de nous déraciner. Je ne m’imagine pas cette maison rasée. Ce sont tous mes souvenirs qui partiront en fumée. Combien de fêtes n’a-t-on pas célébré ici ? À mon âge, je ne pourrai me tenir debout pour construire une maison. » Sa fille, qui travaillait en Grande-Bretagne, s’est vue dans l’obligation de rentrer au pays depuis six mois afin d’épauler ses parents dans cette dure épreuve.
Le propriétaire dit avoir fait évaluer sa maison et que le coût estimé s’élève autour de Rs 40 M. « Le gouvernement nous offre Rs 18 M. Or, rien qu’un terrain rue Labourdonnais coûte Rs 28 M. Comment peut-on avoir une maison comme la mienne ? J’ai des fruitiers dans ma cour, j’ai un bassin de poissons… ». Et sa femme d’interroger : « Il y a tant de terrains vierges et il a fallu que le métro passe ici… C’est un martyr pour nous ! »
Un peu plus loin, M. Moorooven, le directeur du magasin Bike Passion, spécialisé dans la vente de pièces de motos, se montre apparemment placide. Il n’est que locataire mais il reconnaît que cette notice de partir le 23 août pose beaucoup d’inconvénients. « Nous ne nous attendions pas à ce que cela soit aussi vite. Nous n’avons pas trouvé d’autre emplacement encore. Il n’est pas facile de trouver un autre local dans les environs et le prix est en général très élevé. Mais il est important que nous soyons tout près d’ici. »
Nous montons vers La Butte, où une autre maison à deux étages sera appelée à disparaître, en partie. « Ce sont trois salles de bain et trois toilettes qui partiront. Nous ne savons pas où nous allons les mettre », dit la propriétaire. Son mari a pris une semaine de congé suite au stress engendré par cette affaire. Il exprime également son désaccord concernant la référence “squatter”. « Les vrais squatters de la rue Mgr Leen ne sont pas du tout inquiétés et leur maison ne disparaît pas alors que nous, propriétaires, on nous traite de “squatters” ! ».
« Soit je me pends, soit je campe
devant ma maison »
Il ajoute : « Une dame est déjà décédée suite au stress engendré par ce projet. Maintenant, c’est son mari qui est souffrant et sa fille a dû venir de France pour s’occuper de lui. » Le couple se demande par ailleurs comment « certains, qui n’habitent même pas leur maison dans cet endroit, ont reçu leur argent alors que d’autres non ». Et d’estimer qu’il aurait fallu « payer tout le monde en même temps ».
Chez les Rujabali, le monde s’est pour ainsi dire arrêté de tourner. « Nous sommes vraiment “down”. Mon esprit ne sait plus quoi penser. Mon taux de diabète et ma tension ont grimpé », lâche Azam Rujabali. « Nous avons un droit fondamental : un toit où nous habitons. Une maison que ma famille a construite et que j’ai agrandie. On ne peut venir me dire de partir sans me donner de l’argent ou un terrain. Je crois que le gouvernement attend qu’il y ait mort d’homme pour prendre des actions. La zone de La Butte est une zone de danger. Des maisons ont cédé depuis le glissement de terrain et une équipe d’ingénieurs japonais a déjà prévenu contre ce danger. » Azam Rujabali est abattu mais il sait qu’il doit se ressaisir car il est le président de l’Union Sociale Développement, qui milite pour les habitants concernés par le tracé du métro. « On est en train de nous détruire ma famille et moi. On nous traite de “squatters”. C’est une erreur capitale. On me propose Rs 1,8 M. J’ai deux enfants. Comment vais-je trouver un terrain et construire une maison avec cette somme et en si peu de temps ? Depuis 2014, on nous a dit de faire des démarches pour partir mais, sans argent, où peut-on aller ? Un terrain coûte Rs 2,7 M, Rs 3,5 M. C’est le cauchemar. Ma tête explose. Il y a eu un jour où je n’avais que cinq roupies sur moi pour acheter à manger pour ma famille alors que j’agrandissais ma maison. »
Le 23 août, « je placerai ma famille en sécurité et soit je me pends devant le Parlement, soit je campe devant ma maison jusqu’à la dernière minute ». Il regrette par ailleurs qu’aucun député de l’endroit ne soit venu les soutenir. Et de lancer un appel au leader de l’opposition pour qu’il les soutienne. En attendant la date butoir de l’ultimatum, il prévoit conférence de presse et autres rencontres en vue de mobiliser.