PATRICK BELCOURT

Le tram est là, l’inconscience de certains Mauriciens est attestée et les problèmes inhérents à ce projet ne font que commencer…  Le deuxième accident, tragique cette fois, a fait monter au créneau quelques hommes politiques de l’opposition parlementaire et extra-parlementaire. La congestion routière à Beau-Bassin et à Rose-Hill, loin d’avoir été résolue, s’est accentuée. D’autre part, sur le tracé entre Curepipe et Rose-Hill, le processus d’expropriation pour l’acquisition obligatoire de terrains a repris et va renouveler son lot de drames humains. La polémique ne fait qu’enfler, braquant davantage le gouvernement dont les crispations proviennent de cette propension de notre classe politique à tout ramener à la partisanerie. Est-ce bien ainsi que ce projet demande à être mené pour que tous les Mauriciens puissent se considérer bénéficiaires de cet investissement coûteux ?

Peut-on se contenter du fait que le motocycliste décédé en percutant le tram serait présumé coupable d’avoir grillé un feu rouge ? Ce manquement de sa part devrait-il automatiquement justifier que l’on ignore ceux qui seraient responsables des manquements aux structures de sécurité ? Les deux questionnements se valent et sont nécessaires. On peut, et on doit, comprendre que les habitants de Barkly soient absolument révulsés du fait que l’on veuille se focaliser uniquement sur la culpabilité du défunt et ainsi faire l’impasse sur la responsabilité des pouvoirs publics. Or, c’est bien cela qui est ressenti comme une provocation institutionnelle et c’est ce qui finit toujours par rendre les gens violents. Au bout du compte, nous savons tous que les mécontentements populaires encouragent la démagogie partisane. C’est un cycle infernal auquel personne ne semble disposé à mettre fin. Mais, pour moi, au contraire, c’est tout le sens de mon engagement en politique.

Le tram est un symbole de modernité pour une majorité, et c’est aussi un retour au temps du chemin de fer pour nos aînés et quelques nostalgiques. Les deux perceptions coexistent et font partie de la même réalité. Avant d’accéder au pouvoir en 2014, Sir Anerood Jugnauth était opposé au projet ; au terme de son mandat comme Premier ministre, le projet était sur les rails et, avant les élections de 2019, Pravind Jugnauth a voulu passer du projet au concret. Cela a payé électoralement parce que, dans la perception populaire, un projet signifie du développement… Mais, est-ce vraiment le cas ?

Déjà, avant les élections, les responsables du MSM avaient justifié leur revirement avec l’argument de la décongestion routière pour les Plaines Wilhems. C’est raté! Les faits sont cruels et le constat sans appel. Si le gouvernement s’obstine à ignorer les inconvénients auxquels les usagers de la route font face quotidiennement, ce serait cette fois provoquer l’ensemble des habitants de Beau-Bassin/Rose-Hill déjà bien remontés contre ses élus.

Le vrai défi du gouvernement – et à bien voir, celui de la population mauricienne dans son ensemble – est de parvenir à convertir cet investissement colossal en succès. Pour cela, il faut impérativement parvenir à un consensus national. On n’y parviendra pas si le gouvernement et l’opposition maintiennent leur logique de confrontation. Pour atteindre un tel objectif, il faudrait donc que le gouvernement convienne avec l’opposition d’une Task Force non partisane. Ce qui serait souhaitable, et tout à fait réalisable ; mais, encore faut-il que le gouvernement et l’opposition s’entendent pour nommer des personnes compétentes – et surtout libres de marquages politiques – pour concilier les intérêts divergents. Cette démarche, il faut bien le reconnaître, est totalement éloignée de nos pratiques politiques.

Pour pouvoir « remettre le projet sur les rails », une Task Force doit pouvoir comprendre où est-ce que ce projet a déraillé. Pour en avoir fait une propagande électorale, on peut imaginer les crispations du gouvernement à ce sujet. Ce qu’on envisagerait moins, ce sont les crispations venant des rangs de l’opposition car, sous la période travailliste, le gouvernement avait aussi envisagé son projet de tram au même motif du développement. À première vue, on pourrait dire que les coûts diffèrent parce que d’autres moyens, tels que des tronçons sur pilotis, avaient été envisagés. Mais dès que cette Task Force aurait considéré la pertinence du projet, elle aurait eu à aborder un questionnement fondamental : est-ce que c’est bien un mode alternatif de transport qui résout effectivement le problème de congestion routière entre les Plaines Wilhems et la capitale ?

Celui qui comme moi pense en termes de développement intégré n’esquive pas ce type de questionnement. C’est bien ce qui m’a fait dire durant la campagne électorale que nous avons des élus qui viennent avec des projets qui sont parfois, sinon souvent, loin des attentes réelles de la population. Il est certain que la décentralisation des services essentiels pour plus de proximité avec les bénéficiaires des services de l’État constitue un des éléments majeurs pouvant réduire le flux de personnes devant se rendre à Port-Louis quotidiennement. Cela aurait eu l’avantage de multiplier les emplois utiles dans la fonction publique tout en rendant l’assistance publique plus efficace dans ses actions auprès des communautés locales.

De même, l’installation des entreprises plus près des bassins d’emploi aurait eu le double avantage de réduire les coûts engagés pour le transport des employés, tout en permettant à ceux-ci de rentrer plus tôt chez eux et ainsi mieux s’occuper de leurs enfants, réduisant du même coup leur exposition aux fléaux sociaux. Je suis bien disposé à me répéter autant qu’il le faut sur cette notion de développement intégré car, c’est bien par cette approche systémique que l’on s’engage effectivement à résoudre les problèmes auxquels font face nos concitoyens.

Aussi, quand on considère les vociférations du Speaker de l’Assemblée parce que les députés du gouvernement et ceux de l’opposition sont en train de s’écharper sur des allégations de commissionnements, on doit bien réaliser que ce triste spectacle plonge plus profondément notre population dans l’impuissance et la frustration. Pour faire taire les rumeurs de maldonne, le gouvernement peut surprendre l’Opposition en prenant l’initiative de faire nommer une commission parlementaire pour établir que tout aurait été fait dans les règles. De même, l’Opposition peut aussi recourir à une motion en ce sens. Mais il y a comme un entendement sournois, de part et d’autre, à ne pas user de ces dispositions parlementaires et préférer à la place la télénovela infantilisante animée par un Speaker aux abois.

Le train-train habituel des séances parlementaires, avec ses houles dégradantes et ses longs congés méprisants, les réponses évasives qui renvoient les décisions importantes aux calendes grecques ; bref, cette manière de faire de la politique est outrageante. À terme, tout le monde finira par réaliser que les élus du gouvernement, comme ceux de l’opposition, condamnent notre population à un statu quo coûteux et improductif. Si j’interviens aujourd’hui, c’est bien pour faire comprendre à la classe politique traditionnelle qu’elle ne peut impunément ignorer la population et penser échapper à sa colère.

Le tram est sans doute le projet le plus coûteux jamais entrepris dans ce pays et pour lequel la dette contractée devra être remboursée par plus d’une génération. Avec ce projet, notre pays n’a pas les moyens de permettre aux députés de poursuivre dans la même voie. C’est une voie suicidaire pour la classe politique et, si elle persiste à l’ignorer, il est peut-être temps que, dans chaque circonscription, les citoyens reprennent fermement leurs représentants à l’Assemblée. Car, compte tenu des conséquences désastreuses auxquelles on doit s’attendre au plan de la dette nationale, cette manière effarante de gérer ce dossier du tram nous mène droit vers un suicide économique collectif. Par respect pour la dette contractée en engageant pour des décennies chaque Mauricien, et même ceux qui ne sont pas encore nés, les parlementaires ne peuvent se complaire dans ces mêmes voies qui ont fait dérailler bien des projets.