Mgr Alain Harel, évêque de Rodrigues et vice-président de la Conférence épiscopale de l’océan Indien (CEDOI), livre ses réflexions dans l’entretien qui suit sur la pandémie du COVID-19, une crise sanitaire qui bouleverse actuellement toute la planète, dont les populations des îles de l’Océan Indien. Selon lui, le retour à la vie normale  sera synonyme de défi dans tous les secteurs d’activités et il estime qu’aucun pays « ne pourra se relever seul » de cette terrible épreuve. De Saint-Gabriel à Rodrigues, Mgr Harel, qui plaide pour la solidarité entre nos îles, entend que « cette épreuve commune est l’occasion d’un nouveau départ dans la coopération régionale ».

Quelle est l’attitude des Rodriguais par rapport à ce temps de confinement obligatoire imposé à l’ensemble de la République de Maurice ?

Selon les informations que je reçois ainsi que mes propres observations, les Rodriguais se sont adaptés à cette mesure et il me semble qu’il y ait une bonne discipline. En fin de semaine, quelques boutiques dans les villages ont ouvert leurs portes jusqu’à 9h pour permettre aux habitants de se ravitailler, et il n’y a eu aucun problème.

Après avoir fait leurs achats, les Rodriguais sont rentrés rapidement chez eux. Ils ont réalisé l’ampleur de cette maladie qui n’épargne aucun pays et respectent les consignes du gouvernement central et régional afin que l’île soit protégée de ce virus qui tue. Nous devons tous être vigilants, disciplinés et faire preuve de responsabilités afin que nous ne soyons pas des agents de contamination.

Les chrétiens sont en période de carême jusqu’à la Pâques du 12 avril.  Comment réconcilier ce temps de jeûne à la principale préoccupation de l’heure et à la peur aux quatre coins du monde, y compris à Rodrigues, par rapport au coronavirus et les conséquences que cela entraîne sur la vie quotidienne ?

Je reconnais que le carême prend une autre tournure avec cette pandémie qui fait peur. Le carême, dans la tradition chrétienne, est un temps de privation, de prière, de partage et de solidarité et ces demandes de l’Eglise prennent davantage leur importance en ce temps difficile à travers le monde.

Le vrai carême, c’est vivre l’Evangile dans notre vie de tous les jours, au cœur de nos responsabilités citoyennes et être solidaires des plus pauvres et des plus vulnérables. Nous devons ces jours-ci être responsables de notre propre santé et de celle des autres, mais se protéger ne veut pas dire un repli sur soi et être égoïste. Vivons la solidarité et concrètement dans le court terme cela veut dire prendre les nouvelles des autres et partager avec ceux qui ont faim. On peut partager de la nourriture ou donner une bonbonne de gaz pour que l’autre puisse se préparer à manger et nourrir sa famille.

Etre solidaire à moyen terme, c’est faire le maximum pour protéger l’emploi.  Réfléchir à comment se serrer la ceinture pour maintenir l’emploi est, je crois, un jeûne qui plaît au Seigneur.

La peur face à cette pandémie, qui a pris une dimension préoccupante, donne lieu à des interprétations absurdes et irrationnelles dans certains milieux qui parlent de la fin du monde. Comment réagissez-vous ?

Cette pandémie fait peur certainement devant tant de tragédies en Italie, en Espagne et ailleurs. Sans être devin, il ne s’agit pas, me semble-t-il, de la fin des temps ! Il y a eu des épidémies beaucoup plus graves et dramatiques dans l’histoire de l’humanité. Pensons à la peste au Moyen âge où un Français sur trois est mort.  il y a eu aussi le choléra et les pertes humaines que nous avons connues à l’île Maurice durant cette période, et il y a eu ensuite la grippe dite espagnole.

Aujourd’hui, et fort heureusement, nous sommes médicalement et économiquement mieux équipés pour faire front contre les épidémies et c’est la raison pour laquelle nous devons être vigilants et disciplinés. Nous devons absolument respecter cette consigne de confinement national.

Pensez-vous que de cette crise qui fait souffrir des populations entières et qui a jusqu’ici plongé violemment des milliers de familles dans le deuil, sortira quelque chose de neuf pour le monde ? 

Il y a eu une prise de conscience sur les fragilités humaines et je constate ces jours-ci un début de remise en question. En effet, le coronavirus suscite beaucoup d’interrogations et d’analyses sur le comportement humain et sur notre manière de vivre.

Moi aussi, je me pose les questions suivantes : cette crise sanitaire, économique et éducative sera-t-elle une simple parenthèse, dans le sens où la vie reprendra son cours normal, avec certes son lot de difficultés ? Ou est-ce que ce n’est pas l’occasion d’une remise en cause des excès de la mondialisation et d’une idéologie avec des slogans tels que  « village global » ou « libre échange ?. Posons-nous certaines questions qui peuvent sembler banales : est-ce nécessaire d’importer nos cercueils et même nos chapelets de l’extérieur, y compris de Chine ? Est-ce nécessaire de prendre l’avion pour faire du shopping aux quatre coins du monde ? Est-ce nécessaire de se nourrir de fruits importés au lieu de manger nos bonnes goyaves ou papayes ? Eski enn bon diri avek enn tipwason frir ek bouyon bred pa meyer ki kaviar ek langous inporte e ki pena gou ? Et nous devons nous demander : qu’est-ce qui sortira de neuf de cette crise ?

Est-ce que vous prônez un retour au passé ?

Dans ma réflexion, il ne s’agit surtout pas de retourner vers le passé, trop souvent idéalisé. Mais je crois qu’à partir de cette crise, on peut  créer du neuf, en tenant compte de la complexité de la réalité. Il ne faut pas non plus taxer trop vite notre modernité de « monde matérialiste ».  Il faut prôner la modération dans nos propos. De nos jours, notre durée de vie est beaucoup plus longue et nous vivons certainement mieux qu’au début du peuplement de nos îles. Il y a par ailleurs des inégalités criantes dans notre société moderne et dans nos îles qu’il faut en urgence corriger.

Cette crise sanitaire et ce  confinement nous invitent à nous poser de bonnes questions et cette réflexion ne doit pas concerner que ceux qui sont à des postes de responsabilités dans la vie socio-économique, mais tous les citoyens ont leur mot à dire, car c’est cela la démocratie participative.

Les îles de la région sont touchées par ce virus ; de quelle manière cette solidarité sur laquelle vous insistez peut-elle avoir une résonance régionale ?

Les peuples des îles de notre région sont confrontés à l’expérience difficile et je plaide fortement pour une solidarité régionale. Je crois sincèrement que la régionalisation est une alternative pour nous entraider et que cette épreuve commune est l’occasion d’un nouveau départ et du neuf dans la coopération régionale dans tous les domaines.

Après la crise, nous aurons besoin de relancer l’économie et aucune île ne pourra s’en sortir seule. C’est l’occasion de se serrer les coudes pour relever les défis. Le partage des expériences sera une grande source d’entraide et de richesses parce que nous sommes tous des îlois. Un des défis à relever a trait à l’emploi et il faudra être créatif pour relancer l’économie. De cette épreuve que personne n’a souhaitée, peuvent sortir de nouvelles solidarités et de nouvelles créativités dans nos îles.

Dans ce contexte, je salue l’initiative des promoteurs de « Radionuzil ». C’est un fruit du confinement ! Cette radio, qui vient de naître, a l’appui total des évêques de l’océan Indien. Mgr Aubry parle souvent de l’indiaocéanie et la Radionuzil  vise justement à rapprocher les populations de nos îles. Cette radio en ligne sous la responsabilité du diocèse de Port-Louis est une manière concrète de contribuer à cette solidarité régionale.

Quel est votre message aux peuples de nos îles ?

Je comprends et je partage l’anxiété qui règne. Nous prenons conscience subitement que nous sommes fragiles. Un vilain petit virus enraye la marche de l’histoire ! Il nous faut prendre cette situation très au sérieux sans néanmoins sombrer dans le pessimisme. Le carême est un temps d’espérance et Jésus nous invite justement à l’espérance. Nous avons la capacité de relever les défis et de sortir grandis de cette épreuve, personnellement mais aussi en tant que nation. Il ne nous faut pas oublier que nous sommes dans un ensemble, que tout est lié et que nous devons travailler tous pour le bien de « notre maison commune ». Et surtout le Post-COVID-19 est un défi pour chacun sur la Planète Terre