C`est en grande partie grâce au séga typique que Michel Legris a établi sa légende. Il a mené cette tradition vivante à bon port. Les funérailles (au son de ravannes) de Michel Legris ont eu lieu à la chapelle Noces- de-Cana à Rivière-du-Rempart la semaine dernière. Parents, artistes, politiciens, fortement poussés par leur fidélité et quelques amitiés artistiques, sont venus rendre hommage au ségatier. Michel Legris , père attaché aux valeurs familiales, chanteur de l’unité populaire, a reçu un bel hommage de sa fille Priscilla qui a fait ressortir sa puissance d`incarnation dans la musique et dans la vie. En toute logique, il y a des souvenirs à évoquer dans la saga du capitaine décédé à l’âge de 83 ans.
Mieux que quiconque, Michel Legris, le fabricant de ravanne de Rivière-du -Rempart, a conté et chanté la vie sociale, la vie tout court avec une incroyable justesse. Pas étonnant donc qu`il ait touché en plein coeur les jeunes, les vieux de la vieille et que ceux-ci se sentent orphelins en entendant « Mo Capitaine » . « Nous perdons un maitre… » disent ses admirateurs. Pour s`en convaincre il faut réécouter les paroles de « Mo Capitaine » chanson qui lui a valu son surnom et signalé sa spécificité linguistique: « Mo lan-ga/Pa bizin plore mo lan-ga/ Get derier twa mama/ To trouv to bolom pe vini/ Mo lan-ga/ pa bizin plore mo lan-ga/ se zour li mor mama/ to zet ene pake fler lors so tom/ Apanawapi, mo zoli sana… »
Artiste autodidacte, Michel Legris avait remporté le concours Sugartime avec « Mo capitaine » mais il est aussi l`auteur de « La Sezon marenwar » « Destin », « Dalma, Dalma » Gloire soit rendu donc à Michel Legris qui s`est efforcé à ne pas zapper ces mots « Apanawapi, Dalma Dalma » forgés à partir des langues africaines (le swahili, nous dit-on) et qui par leur sonorité et signification rythmique sont restés dans la mémoire collective. L`homme au chapeau de paille, d`une lumineuse simplicité, jouait au capitaine, fabriquait cet instrument du séga tipik qu`est la ravanne. Les mélomanes ne sont pas sans savoir que ce séga a pris naissance au cours de la période de l`esclavage et que Michel Legris a largement contribué à sa valorisation (ce séga fait partie du patrimoine immatériel de l`UNESCO). Etrange coïncidence que ce défenseur du séga tipik a disparu à l`heure des commémorations des 180 ans de l’Abolition de l’esclavage. « Mem mo pas konn lir ekrir, dan mo lakaz ena polisye, diplôme liniversite… » disait Michel Legris pour situer le contexte de ses chansons. A entendre ces “séga” tipik, c`était chaque fois le même émerveillement face à ce lyrisme intact hérité de la tradition africaine ; cette sonorité de la ravanne pleine, à la fois ronde et percutante ; cette inventivité dans les paroles qui était sa spécificité la plus remarquable et qui jusqu`au bout aura trouvé à s`exprimer dans un rythme et une signification exceptionnels. Engagé des le début de ses 40 ans de carrière dans l`aventure protéiforme de la musique la plus radicale du pays, Michel Legris avait été élevé au rang de Member of the Order of the star and key of the Indian Ocean par l`etat en 2007. Il avait reçu des récompenses et eu des déceptions aussi dans la trajectoire de sa carrière. Mais c`est sa complicité et son amitié artistique avec d`autres grandes figures de la musique locale qui constituaient l`épine dorsale de sa carrière. Michel Legris avait développé au fil des années un intérêt pour la tradition au point de faire résonner sa ravanne en Asie, en Europe et dans l`océan Indien.
Rendre hommage à Michel Legris, c`est faire un retour en arrière sur l`influence du sega tipik dans sa carrière. Il a fait époque, son rôle a été fondateur et cela n`a pas échappé à ses pairs. Sa légende l`a dépassé. Découvert récemment par toute une génération de jeunes artistes, Michel Legris laisse derrière lui un héritage dont il faudra des années pour prendre la mesure.