Réalisateur et historien, Michel Vuillermet présente, le mercredi 24 janvier, le film-documentaire Amédée Maingard, une histoire mauricienne aux cinémas Star de La Croisette et de Bagatelle. Amédée Maingard (1918-1981) jeta les bases d’une industrie touristique et releva le défi de lancer la compagnie Air Mauritius. Il fut d’abord un résistant dans la Seconde Guerre mondiale, avant de devenir un capitaine d’industrie visionnaire. Ses initiatives feront décoller le taux de croissance du pays. Amédée Maingard, une histoire mauricienne est un documentaire de 60 minutes, écrit et réalisé par Michel Vuillermet dans le cadre du cinquantenaire de l’indépendance.

Après Zafair Kaya, vous nous revenez avec une nouvelle réalisation, Amédée Maingard, une histoire mauricienne. Pouvez-vous nous en dire davantage ?

Zafair Kaya, c’était en 2000. Le film a été déclenché par sa mort tragique et les émeutes de février 1999. Je connaissais Kaya depuis 1991, c’était un ami. Je suis venu à Maurice pour ses funérailles. Et lorsque j’ai vu la situation qui dégénérait, puisque je suis arrivé au cœur des émeutes, j’ai décidé de réaliser un film sur Kaya…

Pourquoi le documentaire sur Amédée Maingard ?

Au cours de mes 25 années d’escales intermittentes à Maurice, je me suis intéressé à l’engagement des Mauriciens dans la Seconde Guerre mondiale. J’ai constaté que l’implication des femmes comme Alix d’Unienville et des hommes comme Maurice Paturau, parmi d’autres agents secrets, était proportionnellement nombreux par rapport au nombre des habitants à l’époque.

Agents secrets ?

Ces Mauriciens appartenaient à un pays (Ndlr : Royaume Uni) qui menait un combat contre Hitler, alors que la France était couchée dans les veuleries du régime de Vichy. Ils ont eu à continuer le combat grâce à Churchill qui, seul contre tous, a dit qu’il n’était pas question que cela continue. Les sujets de l’empire britannique ont marché comme un seul homme. Les Anglais ont eu l’intelligence de repérer que des Mauriciens (sujets britanniques), qui parlaient aussi français, pouvaient être extrêmement utiles. Les Anglais ont donc formé dans des camps d’entraînement commando, extrêmement sévères en Écosse, des Jean Larcher, des Amédée Maingard, pour les parachuter ensuite comme opérateurs radios.

Amédée Maingard était donc un agent secret au service de sa Majesté ?

Maingard s’était porté volontaire pour des missions où il avait une chance sur deux de revenir vivant. Il a été parachuté dans le sud-ouest de la France et a fait du renseignement de manière à ce que les Anglais puissent aider les forces françaises de l’intérieur. Les agents secrets étaient l’interface entre le commandement anglais et les maquisards. Ils ont accompli un travail absolument exceptionnel, très dangereux, clandestin. Amédée Maingard est devenu assez rapidement le chef du réseau car son chef a été arrêté et déporté par les Allemands. À 25 ou 26 ans, il s’est retrouvé à superviser les opérations dans sept ou huit départements.

Pourquoi ce film-documentaire précisément sur Amédée Maingard ?

J’ai dégagé la figure d’Amédée Maingard car elle m’a semblé triplement intéressante. D’abord par ses ascendants capitaine-corsaire. Des personnages parmi ses aïeux avaient joué un rôle important dans la colonie, dont Jocelyn Julien, nommé capitaine de port par la compagnie des Indes. Il fera souche à Maurice (veuf, il aura des enfants avec une esclave malgache; des enfants métis qui seront reconnus). Parmi ses fils de son premier lit avec sa femme bretonne, l’un fera l’école militaire pour devenir le colonel Jocelyn Jean Maingard.

Revenons à Amédée Maingard.

Amédée Maingard a joué un rôle éminent dans l’immédiat après-guerre à la tête de Rogers, la création de Beachcomber en 1952, la création d’Air Mauritius en 1967. Il a eu le projet visionnaire de créer une économie de toutes pièces. Il avait parfaitement compris que la canne à sucre allait dans le mur ! En étudiant le personnage, en rencontrant des témoins, je me suis dit : c’est un vrai Mauricien, qui veut créer une économie et donner du boulot aux gens, dans un pays extrêmement misérable à l’époque. Il a eu l’idée géniale de développer le sud-ouest, le Morne, une région de moustiques, de paludisme, de sécheresse; totalement enclavée, inaccessible.

Point très important : cela s’est passé dans un contexte turbulent, le processus d’indépendance dans les années 60 et 70. Avec des bagarres raciales et l’exode vers l’Australie et l’Afrique du Sud pour les Blancs, parce que seuls les Blancs pouvaient émigrer en Afrique du Sud. D’autres partiront pour l’Angleterre et la France. Maurice a commencé à se saigner de ses forces vives. Les choses se sont peu à peu rétablies par cette amitié, cette compréhension mutuelle, extrêmement forte, entre SSR et Amédée Maingard.

Est-ce là le point d’orgue de votre film ?

Le film permet de parler d’un homme d’exception à l’occasion du cinquantième anniversaire de l’Indépendance. Et de rappeler que la décennie 60-70 aurait pu mal tourner. Que l’intelligence des élites politiques et économiques, incarnées par SSR et Amédée Maingard, entre autres, a permis de faire décoller le pays et d’ouvrir une fenêtre d’espoir absolument incroyable. Cette manière de relever le défi est à mon avis le facteur principal qui explique que l’île est aujourd’hui prospère. Je voudrais préciser que comparé à d’autres pays d’Afrique, le processus d’indépendance de Maurice s’est globalement bien passé. Le film permet de survoler trois siècles d’histoire, de mettre le focus sur les années 60-70 et de dégager un récit national commun à tous les Mauriciens, une mémoire collective qui appartient à tout un chacun.