Élu député de La Réunion en 1963, Michel Debré, ancien Premier ministre français et père fondateur de la Ve République, est profondément inquiet pour l’avenir de ce département d’outre-mer (DOM). La Réunion connaît un taux de natalité préoccupant (7 enfants par femme) alors que le taux de chômage dans l’île – tout comme dans les autres DOM (la Martinique et la Guadeloupe) – avoisine les 40%. Michel Debré laisse voir son inquiétude lorsqu’il s’exclame : « Bientôt, 60% de cette île aura moins de 20 ans ! » Ajoutez à cela le fait qu’à l’époque le Parti Communiste Réunionnais (PCR) sous le leadership de Paul Vergès incarne un fort courant indépendantiste qui gagne du terrain. Michel Debré craint une explosion sociale et politique à l’instar de ce qui s’est passé en Algérie avec le FLN. Mais pour désamorcer cette bombe, la solution est toute trouvée. Et Michel Debré fera d’une pierre deux coups. Il organise le transfert des enfants de la Réunion vers la métropole où pas moins d’une soixantaine de départements souffrent de dépeuplement et de vieillissement de leurs populations en raison de l’exode rural qui les frappe dans les années 1960 et 70.
Michel Debré met en place cette politique migratoire sous l’égide d’un organisme d’État, le BUMIDOM (*) ou Bureau pour les Migrations dans les départements d’outre-mer. C’est ainsi qu’entre 1963 et 1982, plus de 1 600 enfants réunionnais âgés de 6 mois à 18 ans seront déplacés vers la métropole. Des assistantes sociales les prennent dans des orphelinats à La Réunion et ces enfants sont vite immatriculés comme « pupilles d’État », ce qui voulait dire que les parents s’ils existent renoncent à tout droit sur eux ; et dans des familles pauvres. On explique sommairement aux parents que c’est pour leur propre bien car les enfants seront ainsi assurés d’un meilleur avenir en Métropole – ils pourront y poursuivre leurs études et leurs bienfaiteurs se chargeront de leur trouver du travail. Il n’en sera rien. Une fois arrivés à Paris par avion, les enfants sont acheminés dans un foyer à Guéret, dans la Creuse, avant d’être disséminés dans toute la France, là où le déclin démographique est le plus grave. Certains de ces enfants travailleront dans les champs ou comme domestiques dans des familles bourgeoises.
Quarante ans après, quelques-uns briseront le silence et qualifieront la manière dont ils furent « déportés » vers la métropole de « manipulation », un peu à la manière des Chagossiens menés en bateau dans les années 1960-70 par le pouvoir colonial britannique. Des historiens dénonceront cette politique migratoire de la France comme une « escroquerie morale ». Ivan Jablonka, historien au collège de France affirme que « certaines immatriculations ont été effectuées à la va-vite, dans des conditions de légalité sujettes à caution. Cela s’explique par (…) le zèle des assistantes sociales qui ont parfois forcé la main à certains parents. » Pour sa part, Sudel Fuma, historien de la Réunion, ajoute que « ces dernières promettaient aux parents un avenir de médecin ou d’avocat pour leurs enfants, on présentait la France comme un eldorado. Ces parents ont été victimes d’une escroquerie morale. Les services sociaux leur disaient que leurs enfants reviendraient pour les vacances. »
Ivan Jablonka rappelle la dure réalité de ces enfants de l’exil forcé : « Historien de l’enfance orpheline, j’ai rarement été confronté à tant de souffrances. Dans les archives, on trouve des cas d’enfants de 12 ans qui font des tentatives de suicide, qui sont internés, tombent en dépression ou deviennent délinquants sans raison. On trouve des lettres désespérées qui supplient l’administration de rapatrier leurs auteurs à la Réunion. En vieillissant, alcoolisme, clochardisation, suicides sont monnaie courante. »
Cependant, les médias ne s’intéressent pas à cette histoire jusqu’au jour où un ancien « pupille », Jean-Jacques Martial, décide d’en parler. Et comment ! Il dépose plainte contre l’État pour « enlèvement et séquestration de mineurs, rafle et déportation », dit que l’État lui a « volé son enfance » et réclame un milliard d’euros de réparations. Mais ni son combat juridique ni celui d’une avocate, Me Goburdhun, qui mène l’affaire jusqu’à la Cour européenne des Droits de l’Homme, vont aboutir en raison de la prescription des faits. Ou, ce qui tombe sous le coup de « pas moral mais légal » ?
“Mémoire accablée et accablante”
Toujours est-il que ces actions vont remettre quelque peu cette sordide affaire à l’agenda médiatique. Mais les organisations qui regroupent les anciens « déportés » de La Réunion (le Cercle des amitiés créoles, l’Association des Réunionnais de la Creuse, et Rasinn-anler) ne sont pas toujours sur la même longueur d’onde. Divisés comme le sont ces autres exilés forcés que sont les Chagossiens, ils fragilisent leur combat. Comme le note un sociologue, Philippe Vitale : « C’est une mémoire accablée et accablante : les ex-pupilles n’arrivent pas à sortir de leur douleur, de leur litanie. Il y a eu une telle violence symbolique qu’ils n’arrivent pas à traiter politiquement leur affaire. »
A La Réunion, l’historien Sudel Fuma qui a épousé une des ex-pupilles, parvient tout de même à mettre sur pied, début 2013, un « Comité pour la commémoration du cinquantenaire des enfants déportés de la Creuse ». Et le 22 novembre 2013, ce comité a pu faire installer une oeuvre d’art à l’aéroport Roland-Garros à la mémoire de ceux qu’on appelle désormais « Les Enfants de La Creuse » et obtenu de Nassimah Dindar, la Présidente du conseil général, pour qu’elle s’arrange à financer l’installation de cette stèle.
Nous voici donc arrivés au temps présent dans ce rapide survol. Une motion sera présentée aujourd’hui même à l’Assemblée nationale en France dite « PROPOSITION DE RÉSOLUTION relative aux enfants réunionnais placés en métropole dans les années 1960 et 1970 » par la députée Ericka BAREIGTS de La Réunion. Cette motion ne réclamera pas des réparations matérielles mais fera appel au gouvernement français pour qu’il fasse son mea culpa pour le rôle qu’a joué la France métropolitaine durant cette période et qu’il reconnaisse enfin publiquement sa part de responsabilité dans cette triste affaire. Ou pour reprendre le libellé même de la motion, considérant « que l’État a manqué à sa responsabilité morale envers ces pupilles », la motion demandera « à ce que la connaissance historique de cette affaire soit approfondie et diffusée et à ce que tout soit mis en oeuvre pour permettre aux ex-pupilles de reconstituer leur histoire personnelle ».