Mike Rees, Group Executive Director et CEO wholesale banking à la Standard Chartered Bank, était à Maurice la semaine dernière à l’occasion de la deuxième réunion de l’International Advisory Council (IAC) du Board of Investment présidée par le VPM et ministre des Finances, Xavier-Luc Duval. Il insiste que Maurice a de grands potentiels de développement et doit saisir les opportunités qui s’offrent à elle en Afrique. Si elle ne le fait pas, les autres le feront, précise-t-il. Il évoque également la reprise de la croissance et estime que les États-Unis et la Chine seront les deux pôles de croissance dans le monde et que la conséquence sera une hausse graduelle des prix des commodités au bénéfice des pays producteurs dont ceux d’Afrique. L’IAC a élaboré un programme de développement articulé autour du concept Mauritius jewel of Africa et sur l’économie océanique. Pour mener à bien ce projet, Mike Rees estime qu’il faut miser sur la connectivité aérienne et sur la nécessité de faire de la nouvelle aérogare un outil stratégique faisant de Maurice un aviation hub.
Pouvez-vous nous situer l’importance de cet International Advisory Council ?
J’ai tenu à aider Maurice à créer cet International Advisory Council parce que je suis convaincu que ce pays a un potentiel d’avenir immense. Il existe des IAC à travers le monde. Leur rôle consiste à être aussi bien un soutien qu’un stimulant pour les décideurs. Nous sommes apolitiques et neutres et avons une vision globale.
Quels sont les sujets qui ont été à l’agenda de cette réunion ?
Lors de la première réunion il y a quinze mois, nous commencions tout juste à sortir de la crise financière. La question était alors de savoir comment projeter l’image de Maurice dans le monde. C’est ainsi que l’idée de projeter Maurice comme un Jewel of Africa est venue. Il s’agit d’envisager Maurice comme un Singapour pour l’Afrique. Si nous étudions le positionnement de Singapour par rapport à l’Asie nous pouvons affirmer que Maurice peut se positionner de la même manière par rapport au continent africain. Lors de la première réunion nous avions estimé qu’il fallait pour cela faire le ménage et régler un certain nombre de problèmes. Les nouvelles routes, la nouvelle aérogare que nous voyons sont autant de facteurs indiquant que des progrès réels ont été effectués.
La question cette fois est de savoir où en sommes-nous. Le monde se remet de la crise financière. Le Produit Intérieur Brut à travers le monde se consolide. Les gens cherchent une croissance durable. J’étais à Singapour récemment pour la course automobile de Formule Un, Sir Jacky Steward qui est une légende de la course automobile disait qu’il est facile de remporter le championnat du monde une fois. La question est de savoir comment le faire cinq fois. Pour réaliser cela il faut faire du succès une habitude. You need to have the mindset of habitual success. Il vous faut vous entourer de personnes compétentes. De plus, le succès attire les talents. La question cette fois est de savoir : What are the game changers for Mauritius ? Quelles sont les grandes opportunités qui s’offrent à Maurice, qui doivent être saisies et sur lesquelles il faut se concentrer afin d’assurer la croissance durant les dix ou quinze prochaines années. Voilà les questions qui nous ont intéressé.
Quelles sont ces opportunités ?
Nous nous sommes attachés à ce concept de Jewel of Africa sur ce qu’il faut faire pour lui donner de la substance. Nous avons évoqué la question de centre financier pour satisfaire les investissements et les besoins financiers sur le continent. Il a aussi question d’education hub, de knowledge hub, de medical hub, d’innovation hub. Qu’est-ce qu’il faudrait faire pour avoir les meilleures écoles d’administration du monde ici ? Comment faire pour attirer des institutions comme la John Hopkins Medical University ici ? Il a été question de savoir comment formuler un plan stratégique qui ferait de Maurice le centre de la connaissance pour l’Afrique et qui soit perçu comme un leader mondial. Il s’agissait de développer un programme permettant de mener à bien ce projet. Notre premier objectif consistait à construire sur ce qui a été fait auparavant et sur les avancées afin de faire de Maurice ce Jewel of Africa. Le deuxième objectif consistait à miser sur l’unique opportunité dont dispose Maurice en ce qui concerne l’économie océanique. Même s’il y a une lointaine possibilité qu’il y ait du pétrole ou du gaz dans les de 2, 3 millions de kilomètres carrés de zone économique maritime, cela peut représenter un game changer pour le pays. Even if there is a remote probability, the impact will be so profound that it will be a real game changer. Nous avons longuement abordé cette question et étudié ce qu’il faut faire pour accélérer ce processus et comprendre les opportunités dans ce domaine. Il s’agissait également de savoir comment gérer la partie du plateau continental que Maurice partage avec les Seychelles. Nous nous sommes donc penchés sur l’élaboration d’un plan stratégique pour Maurice autour du pétrole et le gaz because even if there is low probability, the impact is high. Par la suite, nous avons étudié quelles sont les enablers qui sont nécessaires pour atteindre cette vision. Nous nous sommes appesantis sur la connectivité, en particulier la connectivité aérienne. Notre collègue de Singapour nous a parlé des mesures qui ont été prises afin que Shangi Airport devienne un outil stratégique et non pas la compagnie aérienne de Singapour. Maurice dispose désormais d’une nouvelle aérogare. Comment peut-elle devenir un outil stratégique ? Il faudrait pour cela prendre en compte le flot de trafic et les activités économiques à l’aéroport. Comment faire en sorte que l’aéroport soit un centre d’activités aussi profitable que Dubaï et Shangi ? Qu’est-ce qu’il faut faire pour éviter qu’elle ne devienne un éléphant blanc ? Comment créer un écosystème à l’aéroport pour en faire un centre de maintenance, un centre de formation pour pilotes, un centre pour la révision des moteurs d’avion ? Comment créer un écosystème susceptible de faire faire de l’aéroport un aviation hub of Africa en utilisant l’aérogare comme un acquis stratégique ? Nous avons étudié ce qu’il faudrait faire pour arriver là.
Dans un monde où nous observons une croissance des activités terroristes, où l’accent est mis sur la réduction des risques, le combat contre le blanchiment de l’argent, l’élaboration des codes de conduite concernant la façon de faire des affaires, la lutte contre la corruption, que faut-il faire pour que Maurice sorte de la 43e place sur l’échelle de l’indice de Transparency international pour se mesurer à Singapour et la Suisse qui sont à la 5e et 6e places ? Mauritius will have to set new standards. It’s about risk mitigation, fiscal security, peace and personal security, business security, governance. So how do we put a plan to deal with that ? We focus on some key elements as the next stage of evolution, namely making Mauritius the Jewel of Africa, developping a strategic plan for oil and gas. Creating connectivity and turning the airport into strategic assets are the key enablers. Then we have to make a virtue out of risk mitigation and business confidence in Mauritius as a place to do business and live.
Tout cela nécessite un changement majeur de mentalité et de façon de voir les choses. Comment faire ?
Toute la question a été évoquée avec le Board of Investment. Ce sont des questions qui devront être étudiées avant la prochaine réunion. Des sous-comités ont été institués afin de poursuivre le travail. Lors de la dernière réunion j’avais eu pour tâche de présenter tout le programme de travail au Premier ministre. Maintenant il s’agit de prendre les engagements nécessaires afin de traduire ces opportunités dans des réalités concrètes.
Quel pourcentage du programme établi lors de la première réunion a été réalisé jusqu’ici ?
Difficile à dire. Durant la première réunion nous avons débroussaillé le terrain et amélioré l’encadrement dans lequel nous opérons. La construction des routes, l’aéroport, la carte d’identité faisaient partie des sujets qui avaient été évoqués à l’époque. Beaucoup de choses se sont produites. La bonne nouvelle est que nous avançons tous dans la même direction maintenant.
Pour traduire dans le concret les projets que vous avez évoqué nous avons besoin de compétences, de professionnels, d’expertises. C’est ce qui pose problème actuellement. Que devons-nous faire ?
Jacky Steward a dit ceci : il faut mettre l’accent sur quelques éléments, s’assurer que vous disposez de talents de niveau mondial pour le faire et si vous remportez des succès cherchez de  nouveaux talents. You can’t change the world overnight. If you can get the world class talents to deliver on opportunities that will in itself starts the ball rolling and become a magnet for more talents.
Pour devenir un centre de connaissance nous importons des universités de l’étranger qui parfois ne sont pas les meilleures. Comment faire pour avoir les meilleures universités ?
Cherchez toujours les meilleures. C’est ce qu’a fait Singapour. Ils ont attiré la John Hopkins University afin de faire des recherches médicales. Il y a aussi la Yale University. Ils font énormément d’efforts en ce qui concerne la formation professionnelle. Il vous faut attirer les meilleures. Il y a beaucoup de gens qui veulent mettre beaucoup d’argent dans les recherches médicales et agricoles en Afrique. Il faut voir comment travailler avec des fondations comme celle de Bill Gates. You have to work with world class people to get world class results.
Que doit-on faire pour que l’expression “Jewel of Africa” ne soit pas qu’un slogan ? Quelles sont les clés nécessaires pour pénétrer le continent africain ?
Vous disposez déjà des clés nécessaires. Vous faites partie du continent africain. Regardez Singapour et l’ASEAN. Maurice est à l’Afrique ce que Singapour était pour l’ASEAN il y a quinze ans. The gateway is the opportunity. Vous faites déjà partie de tout le réseau africain. Vous disposez d’une panoplie d’accords concernant l’investissement. Ce dont vous ne disposez pas c’est la connectivité. C’est là qu’il faut le plus travailler.
Sur la base de l’expérience que vous avez à la tête de la Standard Chartered Bank, comment évaluez-vous les opportunités économiques en Afrique ?
Le continent africain dispose d’un potentiel immense. En 2030 un tiers de la population mondiale sera en Afrique. La vitesse du développement de la classe moyenne est la plus rapide au monde. Nous regardons le continent africain à partir de trois angles différents. En premier lieu nous tenons en compte les ressources immenses dont dispose l’Afrique en termes d’énergie, cuivre, fer, or et agriculture. 60 % des terres arables dans le monde se trouvent en Afrique. Si vous êtes dans le secteur énergétique ou alimentaire il vous faut à tout prix être en Afrique pour faire des affaires. En deuxième lieu, il faut tenir en compte le développement de la classe moyenne qui influence le marché de la consommation. Le pouvoir d’achat augmentera de manière phénoménale au niveau de la classe moyenne durant les 20 ou 30 prochaines années. En troisième lieu, il y a un grand potentiel de développement au niveau des infrastructures. Au Mozambique, le transport des matières premières des mines aux ports nécessite le développement de voies ferrées, la fourniture énergétiques et le développement portuaire. Au fur et à mesure que les populations deviennent plus riches, plus d’énergie s’avère nécessaire.
Lorsqu’on parle de faire de Maurice un hub régional, il ne s’agit pas seulement d’attirer des affaires à Maurice mais il faut aussi s’installer sur le continent. Comment faire cela ?
C’est la raison pour laquelle la connectivité joue un rôle important. Si vous développez le tourisme médical, les gens viendront ici au fur et à mesure qu’ils découvrent Maurice comme un centre d’expertise médicale. Ce qui vous autorise à faire des recherches médicales par exemple sur les maladies tropicales et développer des médicaments pour l’Afrique. Si vous réussissez à lancer un ou deux projets les choses se développeront par elles-mêmes. Vous avez raison de dire qu’il faut qu’il y ait un flot constant entre le pays et le continent africain.
Êtes-vous vraiment convaincu de la pertinence de cet International Advisory Council ?
Je crois que nous avions fait des progrès réels lors de la première réunion. Nous disposons actuellement d’un agenda très agressif pour la réunion. Nous serons en mesure de mesurer le progrès accompli lorsque nous reviendrons dans un an. Nous nous sommes limités à quatre objectifs. Ce sera facile de mesurer le chemin parcouru.
La question d’aide sociale a figuré également à l’ordre du jour de cette deuxième réunion, qu’est-ce qui en est sorti ?
Nous nous sommes contentés de parler de l’aide nécessaire concernant l’éducation et la formation professionnelle. Nous aurions pu parler de beaucoup de choses. Nous avons choisi volontairement de mettre l’accent sur quelques points importants plutôt que d’établir une longue liste de projets.
Avez-vous l’impression que le leadership politique a la volonté de mener tout cela à bien ?
Difficile à dire. Nous avons écouté et ne sommes pas là pour juger. Nous sommes très optimistes que we can engage people in the dream of the future. J’ai travaillé à Singapour pendant douze ans et j’ai vu comment ce rêve a été créé. A lot of political issues are about inspirational leadership. What will be interesting is to give an opportunity to that inspirational leadership. It’s something the politician in that country can value and excite people about. We are at the start of that journey. It’s difficult to judge at this moment. After one year’s time we’ll see how much progress we have made.
Où en sommes-nous avec la crise financière ? Peut-on dire qu’elle est derrière nous ?
Je dois dire que le concept consistant à diviser le monde en deux avec d’un côté les pays développés et de l’autre les pays en développement est dépassé. On ne devrait pas évoquer dans le même souffle la durabilité de la croissance économique aux États-Unis et de celle de la croissance en Europe. Il y a une grande différence. La croissance aux États-Unis est sous-estimée. Elle est beaucoup plus solide qu’on ne peut anticiper. A notre avis, la croissance américaine cette année serait de 2,5 %. Cela aurait pu atteindre 3,5 % n’était-ce le déficit budgétaire et le plafond de la dette. Dans les pays en développement, le Brésil a ses problèmes, la Russie et l’Inde ont les leurs. Le seul pays qui émerge du lot est la Chine. Elle a pris quelque temps en attendant l’installation du nouveau président et en attendant que le nouveau leadership soit en place à différents niveaux. Maintenant que le leadership est sous contrôle, nous nous attendons à ce que de nouvelles annonces soient faites concernant la politique en novembre. Il s’agira de faire la différence entre la Chine et les autres pays en développement. Au train où vont les choses on va bientôt parler des États-Unis et de la Chine comme étant les deux moteurs de croissance dans le monde. La conséquence est qu’on a assisté à une forte pression sur les commodités et l’énergie dans le monde ces derniers mois parce que la demande chinoise est insatiable. Les prix des commodités et de l’énergie commenceront à croître lentement. Cette tendance profitera aux pays producteurs et au continent Africain.
En Europe nous assistons à une croissance modeste du PIB. Ils ont à régler les problèmes de chômage et de déficit budgétaire. Des pays comme Dubaï, Singapour, Hong Kong ont des fondamentaux solides et bénéficieront à l’avenir.
Un dernier mot concernant Maurice ?
La raison pour laquelle je suis là est que je crois qu’il y a de grandes possibilités dans ce pays. Standard Chartered est présente dans 17 pays en Afrique. Nous ouvrirons un bureau en Angola le mois prochain. Nous serons au Mozambique un peu plus tard cette année ou au début de l’année prochaine. Nous avons un regard très positif sur l’Afrique. C’est une opportunité pour Maurice. Si vous ne saisissez pas cette chance les autres le feront.