Pendant plus de quinze jours, les sites internet de l’État mauricien n’ont pas été accessibles aux membres du public, en particulier les étrangers. Pour les Mauriciens, les autorités ont mis en place un mode secours qui a rendu cette anomalie impalpable. Cette occurrence a néanmoins jeté une image négative sur la gestion des sites gouvernementaux par nos visiteurs étrangers. Selon des informations dignes de foi, la compagnie Internet Direct Ltd, qui avait déconnecté le service pour défaut de paiement des factures de la part du ministère des TIC, serait revenu à de meilleurs sentiments et des négociations sont en cours avec des propositions plus raisonnables des autorités. Ce litige entre les TIC et Internet Direct dure depuis 2009.
Le problème a été partiellement rétabli le 4 novembre dernier après plus de 15 jours d’inaccessibilité depuis l’étranger. À Maurice, toutefois, on ne s’est aperçu de rien car Mauritius Telecom a pu rediriger tous les services du gouvernement vers un serveur local et avait obtenu le soutien des prestataires de service internet opérant à Maurice pour la continuité du service.
Pour pallier le problème, le gouvernement s’est retrouvé contraint de changer le nom du domaine de l’État mauricien. Les TIC se seraient donc déjà portés acquéreurs de gov-mu.org et govmu.org mais le timing pour passer sur l’un de ces domaines n’a pas encore été défini. Entre-temps, selon des informations glanées par Week-End, les deux parties en litige ont repris le dialogue et des efforts sont effectués de part et d’autre pour trouver une solution de sortie définitive de la crise. Le domaine gov.mu aurait donc repris sa place sur la toile et il n’y a donc pas lieu à ce stade d’activer une campagne d’information pour une nouvelle adresse qui aurait coûté une petite fortune au gouvernement.
Mais le préjudice en termes de sérieux et d’image est déjà fait, et chacun devra assumer ses responsabilités le cas échéant. Et le plus lourd tribut sera d’ordre financier car cette absence sur le réseau numérique pourrait avoir entraîné des pertes non-mesurables de potentialités en termes d’investissement et autres….
Dans les milieux informatiques, on invoque que la déconnexion des services gov.mu par Internet Direct Ltd pendant une quinzaine de jours a été très dommageable pour l’image CyberIsland de Maurice et que le manque de vision du gouvernement en la matière aura fait perdre au pays des potentialités importantes du fait que d’éventuels investisseurs et des utilisateurs habituels n’ont pu accéder au site qui est censé projeter une image professionnelle de Maurice à l’étranger.
Les professionnels du secteur ne manquent pas de rappeler à l’occasion que le portail du gouvernement — qui avait fait peau neuve pour un coût de Rs 50 M en février 2012, projet qui, selon Tassarajen Pillay, ministre des Technologies de l’Information et de la Communication, cadrait avec la vision de e-government des autorités — était un gaspillage de fonds publics et n’a que partiellement répondu aux attentes, puisque trop lent et pas renouvelé de façon régulière. Son relooking fut aussi très discuté.
Le conflit entre Internet Direct et le gouvernement dure depuis 2009. Mais dans le cas présent, la compagnie reproche au ministère des TIC de ne pas avoir réglé ses factures, alors que du côté des autorités c’est motus et bouche cousue. Des informations recueillies auprès de sources non-autorisées affirment que les tarifs pratiqués par Internet Direct sont considérés exorbitants par le gouvernement, qui affirmait aussi que la qualité du service laissait à désirer. Les plus virulents commentaires provenant surtout de compagnies concurrentes ayant déjà obtenu des contrats des TIC accusent la compagnie propriétaire du domaine .mu d' »absence of good faith to always trying pressurize the government just for a domain name ».
Des négociations depuis 2005
Selon l’agence de presse chinoise Xinhua en avril 2012, c’est depuis 2008 que le gouvernement mauricien souhaitait pouvoir prendre le contrôle du nom de domaine « .mu » qui est actuellement géré par le Massachussets Institute of Technology (MIT) Sloan Scholl of Management, USA. Selon le ministre Tassarajen Pillay Chedumbrum, à l’époque, la gestion du nom de domaine permettrait à Maurice d’améliorer sa visibilité du pays, d’assurer son identité dans le cyber espace et de faire en sorte que les aspects légaux et autres procédures administratives comme l’enregistrement, le renouvellement et la suspension de noms de domaines soient régis par les lois du pays.
Auparavant, l’État mauricien, à travers son ministre de tutelle, Asraf Dulull, avait signifié son intention, à travers la signature d’un accord en avril 2009 avec Internet Direct Ltd, de gérer localement le ccTLD (country code Top Level Domain), qui est le .mu. Le ccTLD, propre à chaque pays, permet effectivement, etren autres choses, de mieux référencer les adresses internet et de retrouver facilement les sites tels .mu pour Maurice .za pour l’Afrique du Sud .cn pour la Chine ou encore .fr pour la France.
Après la signature de ce Memorandum of Understanding avec Internet Direct, Maurice était devenue le deuxième pays après l’Afrique du Sud à avoir repris les droits sur son nom de domaine. En 1995, la gestion du .mu avait été déléguée par John Poster, de l’Internet Assigned Numbers Authority (IANA), à la société Internet Direct Ltd, représentée par Yann Kwok. Des démarches et négociations pour la récupération du nom de domaine avaient été enclenchées en 2005.
Toutefois, afin d’assurer la stabilité de l’administration du nom de domaine, les opérations techniques continueront d’être gérées par la société Internet Direct Ltd qui, estimait le ministère à l’époque, a démontré jusqu’ici une expertise technique et une expérience dans la gestion d’un Top Level Domain (TLD).
La guerre des prix
Depuis l’arrivée du nouveau ministre des TIC, les choses ne se sont pas passées aussi facilement que cela. « Nous ne voulons pas nous réapproprier .mu. Ce que nous voulons, c’est remettre de l’ordre, avoir un droit de regard et de supervision. […] C’est un travail fastidieux, c’est un dossier qui est resté tel quel pendant 18 ans. Ce qui nous motive, c’est le rebranding. Cela fait plusieurs années que le nombre d’adresses .mu stagne à 4 000 », déclarait en avril 2012 Tassarajen Pillay Chedumbrum.
Du côté du MIT Sloan Scholl of Management, on se défendait de vouloir à tout prix garder le contrôle du domaine .mu. « Je suis là pour collaborer avec le gouvernement dans l’intérêt du public afin que Maurice sorte gagnant. En ce moment, ce qui se passe est un peu unilatéral mais je suis là pour collaborer. Je suis pour un statu quo avec un droit de regard du gouvernement », lança Yann Kwok, représentant de MIT Sloan Scholl of Management.
Pour trouver un compromis, le ministère des TIC avait fait appel à Phil Regnauld, Systems Architec and Trainer à l’Université de l’Oregon, USA. Ce dernier expliquait que la gestion des domaines nationaux pouvait être effectuée par une entité indépendante à but non lucratif comme dans les pays anglo-saxons, par le secteur privé suite à un appel à candidatures comme dans les pays latins, par le gouvernement lui-même dans certains pays à faibles ressources ou par des universités.
Tassarajen Pillay Chedumbrum et Phil Regnauld soutenaient que ce prix à l’année était de $ 100 (?Rs 3 000), contre plus ou moins $ 10 par année pour le domaine .com. Ils souhaitaient donc un alignement du domaine mauricien sur cette référence internationale.
Yann Kwok rétorqua que les prix du domaine .mu annoncés par Tassarajen Pillay Chedumbrum et Phil Regnauld ne reflétaient pas la réalité car ils dataient de plusieurs années. « Ces chiffres datent de dix ans. Nous ne vendons pas directement, nous passons par le Registrar. Les tarifs varient selon le volume échangé par les sites internet. Cela varie entre $ 30 et $ 50 par année. Et nous avions proposé au gouvernement de baisser pour arriver entre $ 10 et 17 par année. Mais nous n’avons rien entendu en retour », déclarait-il.
Un atelier de travail consultatif avait été organisé par le ministère des TIC pour trouver une solution. Mais rien n’a pas pu être conclu.
Ne pas se laisser faire
Le domaine de premier niveau .mu était une fois de plus au centre des débats. Yann Kwok ne comptait pas se laisser faire. « Si l’État veut s’approprier le domaine .mu, il devra faire une offre commerciale », laissait-il entendre. Le ministre Pillay Chedumbrum, pensait, lui, que c’est l’Internet Corporation for Assigned Names and Numbers (ICANN) qui déciderait.
Yann Kwok se refusait d’avancer des chiffres mais, quand on ajoute l’infrastructure, les années de travail et le manque à gagner pour les années à venir, cela revient à une somme non négligeable. Et le ministère des TIC ne veut plus payer le manque de prévoyance de l’État dans les années 1990 lorsqu’il fallait acquérir les domain names. « C’est vraiment dommage car nous avions trouvé un accord en 2009 et, suite à cet accord, l’État allait récupérer le domaine .mu sans compensation. Mais comme le ministère concerné demande un changement d’administration du .mu et veut mettre à l’écart Internet Direct, je crois que, dans ce cas-là, ils devront faire une offre qui sera évaluée par des consultants », explique Yann Kwok.
Pour Tassarajen Pillay Chedumbrum, la demande pour un changement d’administration est légitime, car « la situation est statique. Le nombre d’utilisateurs du domaine .mu est statique. Il faut dynamiser le .mu pour attirer plus d’utilisateurs, car c’est notre identité », expliquait alors le ministre.
Toutefois, il fait ressortir que ce sera à l’ICANN de décider de la marche à suivre. Il précise qu’Internet Direct ne sera pas mis à l’écart. « Il faut que nous ayons un droit de regard sur la gestion du domain name. » L’ICANN n’a pas accédé à la demande de l’État Mauricien pour un changement d’administration et les relations entre les TIC et Internet Direct Ltd se sont détériorées jusqu’à ce que la compagnie mauricienne décide tout bonnement de déconnecter le portail de l’État mauricien sur la toile il y a une vingtaine de jours.
Alors que le gouvernement mettait les bouchées doubles pour une solution alternative, les besoins du service judiciaire et de la commission électorale en vue des élections à venir ont sans doute pesé de leur poids pour que les négociations entre le ministère des TIC et Internet Direct Ltd reprennent au plus vite, avec à la clé une reconnexion du nom de domaine. Les parties seraient plus disposées à faire les efforts nécessaires pour un accord à long terme. Mais tout cela se fait sous le sceau d’une forte discrétion…