Près de 11 milliards d’euros dépensés pour les douze stades financés par les deniers publics. Or aucun de ceux-ci ne sera sous contrôle public, dont le légendaire Maracaña, ce qui constitue un scandale national. Ces scandales de privatisation et de pillage des fonds publics ont suscité des manifestations dans tout le pays. Si la majorité des 250 000 personnes déplacées des favelas l’ont été par la force, ce sont les Brésiliens éduqués et instruits qui manifestent depuis une année pour une mise à niveau de l’éducation, du système de santé et du transport public. De plus, sous l’impulsion de la Fifa, le parlement brésilien est venu de l’avant avec une loi anti-terrorisme allant jusqu’à une incarcération de quarante ans. D’où le « FIFA GO HOME » des manifestants. Tous ces ingrédients mis ensemble, c’est un cocktail en ébullition qui risque d’être explosif pendant ou après le Mondial dans ce pays lusophone au verbe chanté.
Au-delà de ces dysfonctionnements, il serait peut-être temps de revoir la conception du football mondial. Sport avant tout populaire et facile d’accès, thérapie sociale, vecteur identitaire, aptitude à l’habilité ou au talent, ou encore indice de bonheur : c’était le miel des peuples. Si ce sont les ouvriers anglais de la fin du 19e siècle qui ont fait du football ce qu’il est, ce n’est plus le jeu tel qu’il fut. Aujourd’hui, il est pratiqué par des millionnaires sur le terrain et le prix du billet, s’il n’est plus abordable pour certains, est onéreux pour d’autres. Sans abonnement, on raterait la plupart des affiches.
L’élite, par l’investissement de capitaux, a tourné ce sport en sa faveur, pour avoir compris que le football est assimilé à un nouvel opium des peuples. Le fait le plus marquant est britannique : l’Anglais travaille la semaine et se défoule par le football le week-end. La bonne affaire pour Thatcher en son temps : affaiblir les syndicats et le football fera le reste pour les esprits. Le championnat anglais finira privatisé (statut de la Premier League) après une sécession des grands clubs de la Ligue en 1992.  Ou, pour reprendre l’accusation du musicien brésilien Heitor Villa-Lobos : « Le football fait descendre l’intelligence humaine de la tête aux pieds. » Quand surdose d’intérêt il y a, on pourrait ajouter.
Politique et géopolitique
Sport planétaire qui a son roi (Pelé), son kaiser (Beckenbauer), ses monarques omnipotents, Blatter aujourd’hui, Havelange hier, l’entrée massive de capitaux a fait du football un sport à l’inflation permanente. Cette bulle aurait déjà éclaté si les spectateurs ne suivaient pas. Sous la direction de Dumini et Ruffin (1), la mondialisation est racontée par le ballon. Ceux-ci nous apprennent comment au fil des années le foot a été d’abord, et pendant longtemps, véritablement populaire, puis a été utilisé politiquement au tournant des années 60, pour finir par tomber dans l’escarcelle capitaliste. Dumini et Ruffin montrent avec quelle commune mesure les arbitres de la World Cup 1966 ont éliminé les Sud-Américains : Brésil, Uruguay, Argentine. Mais aussi l’Union Soviétique. Cette même URSS qui refusera de jouer un match de barrage de Coupe du monde contre le Chili. « En novembre 1973, juste après le coup d’État, l’Union Soviétique doit se rendre au Chili pour un match de barrage. Qui devrait se tenir à l’Estadio Nacional, rebaptisé «  le Stade de la mort » : y sont détenus, et torturés, les prisonniers politiques. Impossible de jouer dans ces conditions, estime la fédération russe. »
Le foot business
Plus qu’une mutation, Dumini et Ruffin rendent compte d’une  transformation du foot.  
 « « Si ce n’est pas assez, n’hésite pas à me le dire… » Le même mot est glissé dans chaque enveloppe à bulle, discrète. Elles sont déposées dans les chambres des dirigeants de fédérations, à l’hôtel Steingenberger de Francfort, ce 10 juin 1974 en soirée…
Le lendemain se déroule l’élection à la présidence de la FIFA, l’organisme qui dirige le monde du football et sa Coupe. Entre le conservateur anglais Stanley Rous et son challenger Joao Havelange, Horst Dassler (le richissime patron d’Adidas) a choisi son poulain : l’homme nouveau, capable de transformer le football en produit. »  Havelange, une fois élu, la voie au business est ouverte. « La Fifa signe alors, évidemment, un partenariat avec Adidas, puis avec Coca-Cola dès 1976, les deux « sponsors obligatoires ». Toutes les fédérations, même en Chine, même au Maghreb, même dans les pays socialistes, sont contraintes d’arborer ces logos à la moindre Coupe des Juniors : de quoi s’ouvrir des marchés jusqu’alors fermés. Surtout, grâce à la télévision, le football devient un spectacle planétaire… qu’une société de Horst Dassler, ISL, commercialise avec profit. A la fin des années 70, la mécanique est en place. Avec les années 80 et l’ère libérale qui approche, le moteur va bientôt tourner à plein. »
La joie simple et vraie vs la marchandisation
Si le foot tient encore, c’est probablement en raison des souvenirs de l’enfance. De la joie que procure, qu’aura procurée une course derrière un ballon. Quand El Pais interrogea la célèbre psychologue sud-américaine, Dorothe Soelle, quant à savoir comment expliquer la joie à un enfant, elle répondit : « Je ne la lui expliquerai pas, je lui donnerai un ballon et lui demanderai de jouer avec ». Probablement le sport, avec le Tour de France, le plus bourré d’anecdotes et d’histoires anodines, Dominique Grimault (2) est un de ces auteurs qui nous en content. Du Togolais Souleymane Mamam qui devint le plus jeune joueur à participer à une rencontre de Coupe du monde à Lomé, en 2001, à 13 ans et 310 jours, à une équipe basque (espagnole) qui s’en alla participer au championnat mexicain en 38-39, ces belles choses produites par le sport-roi appartiennent à une humanité à la joie simple et vraie. La marchandisation a gommé cette simplicité, a gommé la vraie relation humaine liée au foot.
Les détracteurs de la Fifa l’accusent d’opacité, d’achat de voix, de corruption, d’avoir fait du ballon rond une industrie. En somme, une question de Bourse, de milliardaires, de mercenaires, et d’inflation.  Ce qui est certain, c’est que l’histoire du foot traverse par une mise sous coupe réglée.