S’il n’avait pas été enfermé à Alcatraz, Kaya ne serait pas mort le 21 février 1999. Vingt ans après, son âme peut-elle reposer en paix alors que justice n’a jamais été rendue ? Malgré des évidences claires dans cette affaire, l’État n’a toujours pas assumé ses responsabilités sur les circonstances qui ont conduit à la mort de Joseph Réginald Topize dans la cellule No 6 d’Alcatraz. Les contradictions flagrantes dans les versions des témoins, les observations opposées des médecins, les efforts fournis par le gouvernement de l’époque pour défendre la police sont autant d’éléments qui confirment qu’il y a eu une stratégie délibérée de cacher la vérité.

La dépouille de Kaya après son autopsie

“Ayo ayo, pa bate !” Cette supplication de Kaya, les témoins Céline, Moheedin, Saminaden, Lysis et Allyboccus ont tour à tour affirmé sous serment l’avoir entendue dans la nuit du 20 au 21 février 1999. Appelés à la barre des témoins dans le cadre de l’enquête judiciaire ouverte pour faire la lumière sur la mort de Joseph Réginald Topize, ces hommes étaient également détenus au Line Barracks Detention Centre. Dans leurs dépositions respectives, qui se recoupent, ils ont expliqué au magistrat Patrick Kam Sing, en 1999, que Kaya était malade depuis la veille. Souffrant de diarrhée, d’hallucinations, de douleurs et ne pouvant rester stable, il réclamait l’attention des policiers de garde de manière insistante. Les témoins, dont Aldo Céline, ont raconté que Kaya a fini par énerver les gardes de faction, qui l’auraient insulté, insistant qu’il reste tranquille, allant même, selon les témoignages, jusqu’à l’insulter et le bousculer. Un des anciens détenus a aussi affirmé que l’état de santé de Kaya demandait qu’il soit transporté à l’hôpital. Cet autre témoin a affirmé qu’il a tenté, en vain, de persuader les gardes.

Disque à la demande.

Du côté des gardes, autre son de cloche : “Kaya avait chanté, tout en frappant la porte de sa cellule. Il était en bonne santé et il s’amusait”, a juré le caporal Anne-Marie devant la même instance. Un autre policier a précisé que vers 19h, le samedi 20 février, Kaya proposait des disques à la demande aux autres détenus. Le constable Nepaul qui, avec ses collègues Anne-Marie et Ramdin, était de garde au moment du décès, a affirmé que Kaya était assis et chantait sur son lit vers 3h. Trois heures plus tard, c’est lui qui a découvert le corps du chanteur, visage contre terre, gisant inerte sur le sol de sa cellule. Le médecin légiste a estimé la mort à 5h du matin.

Dans ses conclusions soumises au DPP, le président de l’enquête a précisé qu’il n’y a pas eu d’acte criminel. Si l’arrestation des trois policiers avait été évoquée à un moment, aucune mesure n’a été prise contre personne. Ni pour agression ni pour non-assistance à personne en danger. Les conclusions n’ont finalement fait qu’épaissir l’épais brouillard entourant cette affaire, laissant d’importantes questions sans réponses, tout en accentuant les doutes que Kaya est décédé des suites d’une agression en prison.

Ces blessures ont été identifiées comme des marques de défense par le Dr Ramstein

Duel de médecins.

Cette hypothèse n’est pas qu’une perception du public. Il s’agit d’une affirmation apportée clairement par le Dr Jean Paul Ramstein, médecin légiste basé à La Réunion, qui a pratiqué une contre-autopsie sur le corps de Kaya. Dans son rapport, ce médecin explique même comment le détenu de la cellule 6 a été battu. Il qualifie les contusions trouvées sur le bord externe du bras gauche de plaies de défense. Il avait ajouté : “Elles peuvent avoir été causées quand l’avant-bras vient protéger le visage.” Les blessures notées au dos, aux épaules et aux genoux n’avaient pu être causées par la victime elle-même. Selon ce médecin légiste, des contusions notées au niveau des épaules et des omoplates suggéraient que Kaya avait été empoigné. Il est arrivé à la conclusion que le chanteur avait été immobilisé et secoué. D’où les lésions au niveau de l’hémisphère gauche du cerveau.

Selon le Dr Ramstein, Kaya avait été violemment secoué par ses tresses. Ce qui aurait provoqué un “secouage” de cerveau, causant la mort du chanteur. Si le médecin légiste qui a pratiqué l’autopsie, le Dr Surnam, a fait la même observation, il a attribué cette blessure fatale à une chute. Ce médecin de l’État avait associé cela à une crise similaire à celle qui avait affecté Kaya quelques années auparavant. Aucun témoignage n’a jamais soutenu ses observations. Soulignons que le rapport du Dr Surnam est sorti juste après celui de Ramstein. Dans sa présentation, le document du Dr Surnam est apparu comme une réponse pour réfuter les observations du Dr Ramstein.

Un médecin importé pour contredire un autre.

C’est au professionnalisme et à la réputation même de ce dernier que s’en est pris le Dr Hugh Whyte à la barre des témoins. Ce médecin anglais est venu à Maurice au frais de l’État pour analyser le rapport du Dr Ramstein. Il avait été sollicité par le conseiller de Navin Ramgoolam, David Shattock, qui avait fait le déplacement pour aller à sa rencontre et le faire venir. Le rapport du Dr Ramstein était en français, et il n’a jamais été dit qui avait travaillé sur la traduction anglaise pour le Dr Whyte. Fait surprenant : ce dernier a réfuté les observations du Dr Ramstein et a donné sa version de la cause du décès, sans avoir jamais vu le corps de Kaya. Selon lui, l’embolie cérébrale décelée était due à une déshydratation aiguë. Il estimait que le chanteur avait souffert d’une forte fièvre suivant une infection. Il évoquait la possibilité que suite à une crise d’alcoolisme, Kaya aurait pu s’être lui-même infligé des ecchymoses sur le front. Le Dr Whyte insistait que rien ne prouvait que Kaya avait reçu des coups et que les blessures aux avant-bras n’étaient nullement des blessures de défense.

Dans cette affaire, cinq rapports médicaux ont été présentés. En sus de ceux des médecins précités, le Dr Pravind Kumar Oogarah, neuropathologiste, avait analysé le cerveau de Kaya après l’autopsie pratiquée par le Dr Surnam. Fin 2001/début 2002, ce fut au tour du Dr Graham, de l’université de Glasgow, d’apporter ses éléments après avoir procédé à des analyses approfondies sur le cerveau de Kaya en Écosse, à la requête de la veuve de Kaya. Toutefois, si le Dr Oogarah fut appelé à la barre en janvier 2002 pour parler du contenu du rapport Graham, le document lui-même n’a pas été déposé en cour, suivant une décision de Me Stephen. Ces rapports portent aussi des contradictions qui épaississent le mystère.