Munavvar Namdarkhan a travaillé comme journaliste au Mauricien pendant 18 ans avant d’épouser la profession d’enseignante dans une école française à Maurice. Elle est également artiste et a participé plusieurs projets artistiques et littéraires : expositions de peinture, illustration de livre, publication de bande dessinée et de nouvelles. Aujourd’hui confrontée à la nouvelle réalité de confinement national imposée par la pandémie du COVID-19, elle partage cette expérience d’enseignement à distance avec ses élèves.

Comment se présente la vie d’une enseignante dans une école française en cette période de crise comme celle que traverse le monde et l’île Maurice ?

En prévision d’une éventuelle fermeture d’école, nous avons eu une première assemblée générale à l’école le lundi 16 mars pour préparer la continuité pédagogique que nous assurerions à nos élèves si jamais tel était le cas. La direction de l’école travaillait déjà sur cette éventualité depuis un moment.

Après l’assemblée générale où nous avons passé en revue la situation à l’école avec des absents et des élèves qui étaient en quatorzaine (parce que l’AEFE – Agence pour l’enseignement français à l’étranger – avait publié un communiqué demandant à tous ceux qui avaient voyagé de se confiner chez eux pendant 14 jours), nous nous sommes regroupés par niveau pour présenter un plan de travail pour la semaine.

Je suis enseignante de CP et d’anglais. Donc, pour le CP, nous avons décidé de faire les mathématiques et le français (lecture, écriture) tous les jours. Nous proposons aussi de la poésie et le chant à nos élèves. Nous bénéficions de  contribution des enseignants de sports et des bibliothécaires qui nous alimentent en ressources.

Après cette première réunion, une formation pour travailler sur le logiciel Pronote, qui est tout nouveau pour les enseignants du primaire, était prévue pour le jeudi courant après l’école pour que nous puissions assurer cet enseignement à distance si jamais l’école était fermée.

Mercredi soir, le Premier ministre, Pravind Jugnauth, a annoncé les trois premiers cas de COVID-19 à Maurice et la fermeture de toutes les institutions scolaires du pays à partir du lendemain. Donc, il n’y avait plus classe et tous les enseignants furent conviés à une réunion générale suivi de la formation programmée, mais plus tôt dans la journée.

Quand le système est-il entré en opération ?

Le système est entré en opération le week-end dernier mais, nous les enseignants nous avions déjà commencé le travail à distance depuis la fermeture de l’école par le biais du courrier électronique en attendant que les parents aient leurs codes d’accès. Depuis le lundi 23 mars, nous y sommes de plain-pied.

Comment s’est déroulée cette première semaine ?

Cette première semaine confinée, j’ai passé beaucoup de temps sur mon mail professionnel à répondre aux parents, à récupérer les travaux envoyés par mail parce que tout le monde n’est peut-être pas encore au point avec le système ou pour d’autres raisons.

Pour les parents ce n’est pas simple non plus de s’occuper des enfants et d’assurer le rôle d’ « enseignant suppléant ». En général, j’envoie les consignes et le travail préparé dans les moindres détails pour faciliter la tâche des parents. Je donne des indications sur les possibilités d’organisation du travail.

Par exemple, je propose de toujours commencer par le rituel, c’est-à-dire la date, le calendrier… Ensuite peut-être les maths ou le français. Nous terminons par une poésie ou l’écriture. Je me tiens à leurs dispositions pour répondre aux questions.

Je vous assure : il y en a beaucoup. J’envoie des fiches à travailler, des leçons, des exercices de révisions, mais aussi des petits messages en écrit ou à travers des enregistrements sonores. Certains élèves notamment pour la poésie revoient soit un enregistrement sonore ou une vidéo de leur travail. Cela me permet de voir le travail effectué à distance et d’évaluer leur progression.

C’est sympa aussi de les voir et de les entendre. Ça apporte une bouffée d’air frais dans cette atmosphère anxiogène qui nous étouffe depuis quelque temps.  En fin de semaine, par exemple j’ai une élève de ma classe d’anglais de CE2, qui m’a écrit un petit message pour m’expliquer ce qu’elle a fait dans la journée. C’est super !

Et les journées de confinement à la maison tout en étant occupée avec le travail avec les élèves?

Le matin, je me lève un peu plus tard que d’habitude parce que je n’ai pas la route à faire. Après mon petit-déjeuner, je me mets au travail. En général c’est entre 8 h et 8h30.

Je travaille jusqu’à vers 10h. Je m’arrête pour un thé, je prends un peu d’air frais dans la cour. Aucun risque de rencontrer des gens parce que ma maison est au fond dans une allée. En plus, je prends très au sérieux le confinement et la distanciation sociale. Je retourne travailler jusqu’à vers 11h15.

Ensuite, je me tiens prête pour suivre le point de presse quotidien sur le Covid-19. Après quoi, je déjeune et je me remets au travail jusqu’à vers 16h/16h30.

Là, je m’arrête pour le goûter, je me relaxe, je prends un peu d’air, je regarde la télé. S’il y a des mels qui m’attendent ou du travail à récupérer, je m’y mets de nouveau. Sinon, je prends un break jusqu’à après le diner et les informations du soir.

En général, c’est dans la soirée que je prépare et que j’envoie le travail du lendemain de sorte que les parents puissent les avoir le matin très tôt s’ils le souhaitent.

La correction se fait au fur et à mesure que je reçois les copies. Cependant, s’il y a plusieurs qui arrivent plus ou moins au même moment, je les regroupe pour corriger plus tard. J’envoie des commentaires aussi pour dire bravo ou pour attirer l’attention de l’élève sur une erreur quelconque.

Par contre, à ce jour, tout le monde n’a pas répondu présent, mais la majorité l’a fait. Je pense que cela devrait aller mieux cette semaine parce que c’est tout nouveau pour tout le monde.

Cette première semaine est particulière également dans le sens où nous bouclons le deuxième trimestre qui a été malheureusement perturbé par des congés forcés dus aux intempéries et maintenant, au Coronavirus. Une partie des compétences n’ont pas été évaluées par des évaluations sommatives de fin de trimestre mais on rend le bulletin scolaire aux parents avec ce qui a été fait et les appréciations. J’ai travaillé dessus également pendant ma première semaine de confinement.

Combien de classes avez -vous ?

J’ai un mi-temps CP (ndlR :Première année de l’école primaire dans le système français) et un mi-temps anglais en temps normal. En ce moment, j’assure à temps plein la continuité pédagogique de ma classe de CP et ma classe d’anglais, une classe de CE2 (ndlR : 3e année du primaire).

Et comment réagissent les parents à ces nouvelles obligations et grille pédagogique ?

Dans l’ensemble, les parents jouent le jeu. Là nous sommes vraiment dans un travail collaboratif où le parent joue son rôle de partenaire de l’éducation de son enfant de manière plus active. Ce n’est pas toujours simple car c’est chargé et tout nouveau pour eux. Tout le monde n’est pas familier avec le système, ni dans son rôle d’« enseignant suppléant ». Nous avançons doucement mais sûrement. Le but c’est vraiment d’assurer la continuité pédagogique et de maintenir un lien social avec les enfants et leur famille parce que nous ne savons pas comment les choses s’annoncent dans les semaines à venir. Nous faisons de notre mieux. Nous avons aussi le soutien de la direction de l’école dans cette nouvelle expérience.

Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

La direction de l’école assure un suivi permanent avec les parents et les enseignants. Par exemple, après l’annonce du couvre-feu total, il y a eu un suivi systématique, dépassant le cadre pédagogique, soit si quelqu’un dans notre entourage était malade mais aussi pour savoir si on avait de quoi se nourrir pendant les jours à venir.

Des réunions en visio-conférence sont aussi prévues. Ce suivi est vraiment encourageant parce que ce n’est pas toujours facile de travailler à distance, toute seule. L’école c’est quand même une communauté.

Et vos collègues ?

Nous sommes en contact quasi-permanent, je dirai. Nous avons créé des groupes sur les réseaux sociaux, des groupes sur le Pronote, sur le mail de l’école… Nous arrivons  par tous ces moyens d’échanger et de se soutenir mutuellement que ce soit pour le travail ou les retombées de cette pandémie, qui est la préoccupation de tous en ce moment. J’ai une pensée spéciale pour tous mes collègues qui s’engagent comme moi pour assurer cette continuité pédagogique, pour les parents qui s’y engagent aussi et les enfants qui sont notre principale préoccupation en cette période de crise, loin de l’école.