Après sept années d’attente, de nouvelles élections municipales sont prévues pour dimanche. Et ce, sous le signe de la Local Government Act de 2011 ou la loi Aimée, avec comme innovation l’entrée en force des femmes sur la liste des candidats et la réduction du nombre de candidats dans des arrondissements fraîchement découpés ; sans compter le temps restreint accordé pour ces municipales qui viennent une semaine après les villageoises. Comme quoi la mauvaise habitude typiquement mauricienne de tout retarder avant de se lancer dans une course contre la montre se confirme ! Tout comme ces braderies de biens et autres contrats juteux signés à la va-vite !
Qu’est-ce que l’on peut vraiment planifier pour sa ville et dans quelle mesure peut-on parvenir à convaincre l’électorat de son bien-fondé dans un laps de temps aussi court ? Si cela ne constitue pas un moyen de fausser le jeu de la démocratie, une incitation au travail bâclé, voire une escroquerie politique flagrante, qu’est-ce donc alors ? D’autant plus que les municipalités sont, non seulement légalement sous tutelle, mais – et c’est nouveau – aussi sous chantage du pouvoir central, toute cohabitation étant fatale à leur survie.
Point d’étonnement donc de voir la pagaille qui s’était installée au sein des alliances pour ces élections ! Si certains candidats potentiels, privés de tickets, claquaient la porte de leurs partis, il y avait, par contre, des formations qui cherchaient désespérément des candidates jusqu’à la dernière minute. D’autres partis, se sentant lésés par l’attribution obligatoire de tickets aux dames, envisageaient même de saisir la justice… Il faut ajouter à tout cela les restrictions imposées dans un premier temps aux radios privées ainsi que des menaces de blocage de fonds aux municipalités dont les citadins ne votent pas selon le “politiquement correct”.
 D’une part, donc, la démocratie est pervertie ; d’autre part, des lois étrangères aux moeurs du pays sont promulguées. Faut-il attribuer cet état des choses à l’apathie de la population envers le pouvoir en place et sa propension à tout accepter sans broncher ? Il est vrai que les séquelles du colonialisme, en particulier des complexes d’infériorité, pourraient être transmises de génération en génération et se trouver profondément ancrées dans le subconscient collectif. Néanmoins, historiquement, d’autres facteurs y contribuent aussi.
Après l’indépendance du pays en 1968, un establishment travailliste, comprenant essentiellement des membres de l’ethnie majoritaire et un petit nombre de partisans du Comité d’Action Musulman, dirigea le pays selon un accord conclu entre Sir Abdool Razack Mohamed et Sir Seewoosagur Ramgoolam pour l’Indépendance de Maurice.
Le 1er décembre 1969, Gaëtan Duval, leader de l’Opposition et du Parti Mauricien, qui avait lutté pour l’intégration de Maurice à la Grande Bretagne, s’inscrivit dans une coalition avec le Parti travailliste de SSR. Et ce, contre les voeux de son électorat. Ce qui créa un vide politique, sans Opposition véritable. Vide qui donna lieu à la montée en force du Mouvement militant mauricien de Paul Raymond Bérenger, parti révolutionnaire aux idées marxiste-léninistes, qui galvanisa les foules. Toutefois, SSR, fort d’une certaine majorité au Parlement, continua à diriger le pays d’une main de fer – certains disent même en dictateur – au moyen des lois bâillon contre la presse (qui provoqua l’émergence de l’Union Démocratique Mauricienne des Ollivry, Rivet et Lesage, une dissidence du Parti Mauricien) et au moyen des lois anti-travailleurs contre les syndicats. Des grèves dites « sauvages » – mais légalisées par la Cour – menées par des syndicalistes du MMM secouèrent alors le pays et mirent à mal son économie. Craignant la prise du pouvoir par les « communistes » – son parti ayant été battu par le MMM à une élection partielle dans son fief à Triolet en 1971 – SSR gela la Constitution et renvoya les élections générales de 1972 pour quatre ans. Des commissaires furent nommés dans les municipalités, ce qui équivalait, à cette époque, à un véritable coup d’État contre les citadins. Néanmoins, après les élections de 1976, le gouvernement travailliste, allié encore une fois au Parti Mauricien (devenu, entre-temps, Parti mauricien social démocrate et farouche adversaire du MMM) tint bon. Il semblait alors avoir passé l’épreuve du feu et maté la révolte par la répression, ce qui était perçu alors comme des « années de braise » par le MMM. Bien que les municipalités devinrent ensuite territoire du MMM pendant trente ans, de 1976 à 2005 – après avoir été la cour du « roi créole » Gaëtan et ses écuries (sauf Vacoas/Phoenix) – elles furent délaissées par le gouvernement central, même celui dirigé de 1983 à 1995 par l’alliance bleu-blanc-rouge d’Anerood Jugnauth, ancien membre de l’Hindu Congress et de l’Independent Forward Bloc.
 L’histoire des années soixante-dix se répète aujourd’hui, avec une alliance PTr-PMSD, sûre d’elle, de par ses prouesses passées de jouissance, de macarena et de maja karo jamais sanctionnées. Question : une nouvelle alliance Ptr-MMM sera-t-elle formée pour les prochaines élections générales « anticipées » – un MMM usé, ayant trahi ses idéaux communistes puis socialistes, prêt à toutes sortes de compromissions pour le pouvoir et allié à un MSM dont « père et fils » se débattent pour sauver leur peau ? A moins que les citadins ne décident une fois pour toutes de se débarrasser de tout ce beau monde et de faire élire à leur place de nouveaux conseillers avec des idées nouvelles, même parmi les indépendants – tout comme les villages qui viennent de montrer la voie.
 Historiquement, le pouvoir citoyen des municipalités a toujours été confisqué par le pouvoir central avec l’appui, semble-t-il, des Duval, père et fils, ne laissant que des miettes d’autonomie limitée aux citadins. Aussi incroyable que cela puisse paraître, la masse – ce « peuple admirable » flattée dans son orgueil par une classe politique égocentrique – en bon enfant, se laisse faire, ne voyant pas que ces élections ne lui apporteront rien de nouveau, sinon une réelle lueur d’espoir de renouveau.
A quand donc la libération des villes ? Verra-t-on une réponse au coup des années soixante-dix dans nos municipalités ? Le sentiment de révolte ne semble pas être pour demain…