DR JIMMY HARMON

En décembre 2014, l’Assemblée générale de l’ONU a proclamé, dans sa Résolution 68/237, la Décennie internationale des personnes d’ascendance africaine (2015-2024). La Décennie internationale a pour thème « Personnes d’ascendance africaine : reconnaissance, justice et développement ». Plusieurs programmes ont été lancés dans différents pays pour marquer cette décennie.

À Maurice, en décembre 2014 en tant que directeur du Centre Nelson Mandela, j’eus le grand plaisir de marquer la Décennie en faisant venir l’exposition mobile sur la vie et l’œuvre de Nelson Mandela grâce à une collaboration avec la Fondation Nelson Mandela de Johannesburg et le concours du Haut-Commissariat de l’Afrique du Sud et du Standard Chartered Bank. Il faut aussi souligner l’initiative du Centre sous la direction de Danielle Turner avant 2014 de marquer des figures locales telles que Guy Rozemont, Emmanuel Anquetil, Mario Flore, Charlésia Alexis, Léoville L’Homme, Dr Eugène Laurent et Rémy Ollier entre autres à travers la reproduction de leurs photos pour d’éventuelles expos.

Toute une collection de ces photos et autres ornent aujourd’hui le Centre Mandela à La Tour Koenig. Pour l’année 2020, le Comité d’experts des Nations unies prévoit d’organiser un examen à mi-parcours pour dresser le bilan des progrès accomplis et décider des nouvelles mesures nécessaires. L’annonce de la mise sur pied d’un Special Vehicle Purpose (SPV) parmi les Cabinet decisions en date du 20 décembre 2019 pour concrétiser l’ouverture du Musée Intercontinental de l’esclavage donne des raisons d’espérer que l’État mauricien pourra concrètement démontrer maintenant l’action prise et son engagement pour la réparation historique de cette partie de la population mauricienne dont l’histoire a été étroitement liée à l’esclavage et la traite négrière.

Le site de l’UNESCO décrit les personnes d’ascendance africaine comme « un groupe hétérogène de personnes dont l’histoire, l’expérience et l’identité sont extrêmement diverses. Bien que leurs conditions de vie et les difficultés auxquelles ils sont confrontés diffèrent selon les contextes, ses individus se heurtent à tout un ensemble de problèmes communs qu’il faut résoudre ». Les Créoles font partie de cet ensemble hétérogène de personnes d’ascendance africaine et leur situation d’extrême marginalisation à Maurice ne diffère pas du sort de ceux que décrit l’UNESCO.

Le défi mauricien sera de faire que le musée de l’esclavage soit un processus d’appropriation, de restitution et de représentation de l’histoire par et pour les Créoles avec d’autres Mauriciens ayant pour finalité l’enrichissement de notre diversité et notre patrimoine commun mauricien. Aujourd’hui les sciences sociales avec l’apport des études postcoloniales et en dialogue avec des chercheurs du Sud considèrent que la diversité n’est pas une « mixture » ou une « fusion » mais c’est l’existence et la reconnaissance des éléments distincts et leur interaction (des fois faisant émerger de nouveaux éléments) qui produit la vraie biodiversité humaine.

Who speaks for ‘Indian Pasts’?

Le choix du titre de mon article est inspiré de la publication de Post Coloniality and the Artifice of History (1992) par Dipesh Chakrabarty. Il est né en 1948. Il est un historien et natif du Bengale, faisant partie des pionniers du courant Subaltern studies en Inde et dont le rayonnement gagne aujourd’hui tous les pays du Sud. Il réunit cinq articles de fond dans cette publication. C’est celui qui s’intitule « Who Speaks for « Indian » Pasts?” » qui réunit les idées les plus pertinentes pour notre réflexion. Ce titre nous incite à reformuler la question pour le contexte mauricien avec la mise en oeuvre du projet de musée de l’esclavage de la sorte: « qui nous parlera du passé des Créoles ? ». Cette question se pose et dit tout. C’est toute la question de l’authenticité et de la légitimité de la représentation. La définition classique de la représentation nous vient de Hanna Pitkin (1967) qui dit que « to represent is simply to make present again ». Rendre présent ceux qui sont absents. Qui parle au nom de qui ? De quoi parle-t-on ? Avec qui on parle ? Quel régime de vérité utilise l’énonciateur ? Ce sont de telles questions qu’aborde Chakrabarty.
Les travaux de Chakrabarty démontrent les limites des catégories conceptuelles de l’Europe lorsqu’elles sont appliquées comme des idées universelles. Par rapport à l’histoire, il dit ceci: ‘Third-world historians feel a need to refer to works in European history; historians of Europe do not feel any need to reciprocate (p.5) » et la conséquence est une violence épistémique. Il interpelle alors les intellectuels: “as intellectuals operating in academia, we are not neutral to these struggles and cannot pretend to situate ourselves outside of the knowledge procedures of our institutions”( p.10). C’est ainsi que les choses se sont passées jusqu’ici dans le combat pour le musée de l’esclavage.

La marche du silence 2019 fait date

Dans la page Forum du Mauricien du 18 janvier 2019, je donne l’historique du combat pour le musée de l’esclavage de 2011 à 2019 avec le titre évocateur « Slavery Museum saga : when Ministers blunder what do we do ? ». Les lecteurs pourront s’y référer. Quelque part cela m’a forcé à accueillir ses obstacles comme un combat intérieur au niveau de la communauté Créole. C’est ainsi qu’avec Jean Claude Jance, animateur des chorales, et d’autres engagés au sein du Komite Diosezin Premie Fevriye (KDPF), dont le Président est le Père Jean Maurice Labour, Vicaire Général du Diocèse de Port-Louis, nous arrivions à l’idée d’une marche du silence le matin avant la messe du 1e février à La Gaulette. Chaque messe du 1er février est précédée par un travail à la base sur une durée d’un mois sur l’histoire, la mémoire et faire la vérité et la réconciliation avec les personnes. Cette marche fut une marche des Créoles par et pour les Créoles par rapport à la prise en charge de leur propre histoire. C’est pour cette raison qu’elle fait date et elle fut inscrite dans le cadre de la Décennie des personnes d’ascendance africaine.

Le “ouf!” du SPV

Le ‘Special Vehicle Purpose’ nous fait donc pousser un ‘ouf’ de soulagement. D’après le libellé des Cabinet decisions ses attributions officielles sont : The functions of the SPV would, inter alia, be to – (a) develop a list of objects and reconstitutions of objects, documents, models, replicas, that would be part of the collection of the Museum; (b) develop and edit a storyline for the permanent exhibition concept of the Museum; (c) prepare texts for the different displays, the exhibition texts, the multimedia brochure, texts for short films to be shown on TV screens and all related literature; (d) work out the use of indoor and outdoor spaces and the displays to be contained therein; (e) liaise with experts and other stakeholders in various fields of research to gather information that would enable the development of the content of the Museum; and (f) enlist the services of multi-disciplinary technical and the scientific teams. The SPV would be a 100% Government-owned Company in the initial stage of its operation and would be chaired by Mr J. M. Simonet, currently Secretary for Public Service.
Nous disons bon courage au SPV et que le défi de la Décennie 2014-2025 soit relevé.