Les visiteurs du Blue Penny Museum peuvent voir depuis six mois un tableau attribué à Gustave Courbet dans la salle consacrée à Paul et Virginie, ce roman de Bernardin de Saint-Pierre qui a traversé les siècles en demeurant une notable source d’inspiration. Ce tableau fait aussi partie des acquisitions que le musée fait régulièrement pour compléter une collection d’oeuvres liées au patrimoine mauricien, en maintenant une veille continue sur les catalogues des grandes salles de vente susceptibles d’accueillir ce type d’objet.
On a souvent tendance à oublier que Paul et Virginie a été la suite, sous forme romancée, du Voyage à l’Isle de France et des Études de la nature, dans lesquels Bernardin de Saint-Pierre soulignait sa nostalgie du paradis perdu. Paul et Virginie a inspiré au XIXe, au XXe et même au XXIe siècle, la création artistique en peinture, en sculpture ou en gravure ainsi que la confection de produits culturels dérivés tels que des films à l’eau de rose, ou une quantité tout à fait phénoménale d’objets le plus souvent gravés à l’effigie des jeunes amoureux pleins d’innocence que le sectarisme social et la société des préjugés séparent… Bientôt une bande dessinée viendra s’ajouter à la liste avec un regard tout à fait neuf sur les qualités littéraires de ce roman et le témoignage qu’il porte sur l’esclavage et la biodiversité encore vivace à l’époque qui commençait toutefois déjà à être menacée comme Bernardin de Saint-Pierre a pu lui-même le dénoncer dans ses écrits.
Deux expositions ont témoigné du succès phénoménal du roman à l’occasion de la célébration l’an dernier des 200 ans de la disparition de Bernardin de Saint-Pierre, l’une au musée réunionnais Léon Dierx à Saint-Denis, et l’autre en fin d’année à la galerie Ilha do Cirné à Pointe-aux-Canonniers. Le musée Blue Penny offre, avec le magnifique marbre de Prosper d’Epinay pour point focal, un témoignage permanent de ce volet de l’histoire littéraire mauricienne. Aussi a-t-il fait l’acquisition il y a 18 mois — à l’occasion d’une enchère dans une salle des ventes de Cologne, en Allemagne — d’une huile sur toile datée par un spécialiste à environ 1860 et intitulée La mort de Virginie, dont la réalisation a été attribuée à ce peintre réaliste du XIXe siècle qui défendait une conception démocratique et populaire de l’art. Cet admirateur de Géricault et de Delacroix s’est beaucoup inspiré à ses débuts du mouvement pictural romantique.
Bientôt une BD
Proche de Proudhon et de Champfleury, il l’a également été de Baudelaire, et l’on peut imaginer ce dernier lui racontant son voyage dans l’île de la belle créole, qui a donné un accent si particulier à certaines de ses poésies. Homme de conviction, Courbet a fini sa vie ruiné, peu après avoir pris part à la Commune de Paris. En peinture, dans sa volonté de « faire de l’art vivant », il a défendu un renouvellement de la tradition du nu, qui le libérerait des conventions idéalistes. L’origine du Monde, qui bizarrement fait encore couler de l’encre aujourd’hui, en est une des multiples illustrations…
Avec La mort de Virginie, s’il est effectivement l’auteur de ce petit tableau non signé, ce maître vient encore chatouiller quelques conventions. Par pudeur ou pudibonderie, Virginie ne voulait pas se déshabiller lorsque le Saint-Géran, sur lequel elle revenait à l’Isle de France, s’est trouvé pris dans les griffes de la tempête. Ironiquement, et comme c’est effectivement prévisible, la jeune femme a, dans l’oeuvre de Courbet, été déshabillée par le cyclone et les flots. Son corps d’albâtre battu par les vagues s’est échoué sur les rochers, s’offrant abandonné à la matière, aux éléments, et maintenant aux regards des visiteurs du musée.
Bientôt aura lieu, toujours au musée, la présentation d’une bande dessinée réalisée par le dessinateur Laval Ng et scénarisée par Shenaz Patel, qui reprend le roman de Bernardin de Saint-Pierre. Édité par IPC, cet album a été écrit en deux versions — dans un français classique et en kreol morisien —, dans un style tout aussi classique, sans les particularismes temporels et spatiaux de ces langues, tel qu’elles se pratiquent de nos jours ici.
Pourquoi restituer ainsi le roman de Bernardin de Saint-Pierre au XXIe siècle ? À cette question, Shenaz Patel nous répond que « malgré sa réputation de roman à l’eau de rose, Paul et Virginie parle d’un fait de société encore très actuel, à savoir le mariage impossible à cause des différences sociales. Aussi, la question de l’esclavage dont Bernardin de Saint-Pierre dénonçait la cruauté est-elle très présente, tout comme son émerveillement face à la richesse végétale de l’Isle de France que Laval Ng montre dans ses planches. » Après son séjour de 1768 à 1770 dans notre île, Bernardin de Saint-Pierre devint un disciple du philosophe Jean-Jacques Rousseau…
Paysages port-louisiens
Parmi les dernières acquisitions du musée du Blue Penny consacrées à cette richesse végétale et paysagère, il est intéressant de rappeler les 25 aquarelles d’Alexander Thom (montrée dans la défunte Visual Art Review), ainsi qu’une représentation de la rade de Port-Louis par le peintre français Louis Burgade, qui est datée après 1830 en raison de la présence de La Citadelle. Ce peintre bordelais serait venu à Maurice vers 1830/1832, mais on s’étonne par exemple de voir dans le paysage quelque chose qui pourrait s’apparenter à une rangée de peupliers, essence des plus inhabituelles sous notre latitude… Ce genre de fantaisie assez fréquente de la part des peintres européens mis à part, l’écrin montagneux qui entoure Port-Louis côté terre est fidèlement représenté et l’on voit aussi sur la droite plusieurs bateaux couchés sur la plage et mis en carénage. Assez imposante, une corvette portant les couleurs de la France est en rade, de même qu’un petit sloop portant le drapeau américain.
Le cadrage large permet de retrouver de nombreux éléments du paysage portlouisien tel qu’il était à l’époque avec par exemple l’île aux Tonneliers (comblée depuis) surmontée de sa petite tour crénelée, alors reliée à la rive par la chaussée Tromelin. On devine, à travers certaines façades, l’hôtel du gouvernement ou encore l’église Saint-James. La Montagne des Signaux porte déjà un des ancêtres de nos radars modernes, avec une tour Chappe, ce sémaphore ou télégraphe inventé en 1794 qui permet de communiquer par des signaux visuels, comparables au morse sonore, sur des distances de plusieurs centaines de kilomètres. Très utile pour s’informer de l’état de santé des voyageurs à bord d’un bateau à l’approche, par exemple…
Acquis il y a deux ans chez Christie’s, à Londres, pour la somme d’un million de roupies — quatre fois plus que le prix de vente de l’huile attribuée à Courbet —, ce tableau aurait pu avoir un alter ego inversé de l’époque française, c’est-à-dire un peintre anglais peignant la rade de Port-Louis à l’époque française… Le Blue Penny et la MCB ont, en effet, dû renoncer à regret à une autre représentation de la rade datant quant à elle de la période française (1780) signée William Hodges, car son prix a dépassé les £ 95 000, limite que l’acheteur mauricien s’était fixée. Ici la mer assez vive et un ciel parsemé de quelques nuages sont très présents, le cadrage étant plus lointain… L’artiste était membre de l’expédition Cook. Lorsque nous avons rencontré le conservateur du musée, Emmanuel Richon, il venait de renoncer la veille à une autre acquisition dont le prix est là aussi monté trop haut : L’ascension du Pieter Both, par Richard Tongue.