Un an après son retour au pays, Nikola Raghoonauth et son nouveau groupe Kalabaj, créé il y a tout juste six mois, s’est produit pour la première fois devant un public vendredi dernier. C’était en première partie au concert d’Ornette à l’Institut Français de Maurice (IFM) à Rose-Hill, dans le cadre de la fête de la musique. Dans une rencontre avec Le Mauricien au Conservatoire François Mitterrand à la sortie d’une répétition, le chanteur et instigateur du groupe revient sur son parcours et évoque ses projets d’avenir.
C’est dans une petite salle du conservatoire quatre-bornais que les trois musiciens du groupe, à savoir Jean-Eric Charnier au clavier, Bryan Arlanda à la batterie, et Thierry Bertrand à la basse, et le chanteur Nikola Raghoonauth répètent les nouveaux morceaux qu’ils devaient présenter vendredi dernier au public. L’ambiance est sympathique. Une synergie se dégage entre les quatre hommes qui tentent d’atteindre la perfection. Commentant et comparant leur performance à différentes étapes du travail pour trouver le bon rythme. Choisissant le tempo approprié à chaque fois. « Donn enn signal Niko, nou pas konn to texte », lance Jean-Eric Charnier. « Allez, … 1, 2, 3, 4, 5, pran li lamêm » …
Au bout de quelques heures de répétitions, ils sont épuisés mais la motivation de faire encore mieux est présente. « Nou bizin filé filé filé ziska ki nou gagne li », lance Bryan Arlanda qui s’est joint au groupe il y a deux semaines. Les autres acquiescent. Les quatre hommes sont sur le point de se séparer, se donnant rendez-vous pour poursuivre le travail. « Tout le monde a ses occupations, nous nous organisons en fonction de la disponibilité des uns et des autres », indique Nikola Raghoonauth au Mauricien.
Ouverture sur le monde
Cependant, c’est lui qui écrit le texte et compose la musique. « Avec Do Pagaal (ndlr : formation montée à la Réunion), c’était un travail à deux : mon binôme était compositeur électronique. La création se faisait ensemble. Au sein de Kalabaj, j’apporte l’idée, j’oriente le travail. Il y a un fil conducteur. Le pianiste s’en approprie. Le bassiste et le batteur se greffent dessus », soutient M. Raghoonauth qui après avoir passé cinq ans à l’île de La Réunion a décidé de rentrer au pays pour monter un nouveau groupe. Pourtant à l’île soeur, les possibilités semblaient plus grandes. Do Pagaal avait été sélectionné pour participer au Printemps de Bourges ! Malgré les actions pour le soutien aux artistes, il est difficile de survivre à La Réunion, fait ressortir notre interlocuteur qui était intermittent du spectacle. Ainsi, il a touché à divers métiers de scène. Si le jeune homme a pris du plaisir dans chacun des rôles qu’il a menés, il précise avoir une plus grande affinité pour le chant. La Réunion, c’était aussi une grande ouverture sur le monde musical et artistique : « On voit plein de styles. Il y a beaucoup de groupes qui se produisent à la Réunion mais qui ne sont jamais venus ici ».
Dès janvier de cette année alors que son idée mûrissait, Nikola Raghoonauth prend contact avec Jean-Eric Charnier, un ami avec qui il avait déjà joué au sein du groupe Sept. Avec Kalabaj, il voulait surtout faire de la musique électronique. Cependant, vu la somme de travail que requiert cette technique, le groupe devait présenter un genre mixte : jazz, rock et électronique … « Quand on fait de l’électronique, il faut trouver le juste milieu entre ce que fait la machine qui a été programmée pour et les musiciens. On a fait des modifications pour remplacer l’électronique par la batterie. Pour l’électronique si ca ne va pas, il faut que je rentre à la maison pour retravailler. Alors que lorsque c’est des musiciens qui jouent, ils s’adaptent jusqu’à trouver le bon ton. » Ce qui demande quand même un gros travail pour pouvoir se surpasser. « Si on ne vit pas ce qu’on fait, les autres vont le ressentir », soutient Nikola Raghoonauth.
Cheminement
Le jeune homme, qui est aussi poète, a fait ses premières armes à sa majorité. « J’écrivais beaucoup à cette époque et un jour je me suis dit que je ne voulais plus être spectateur. J’ai commencé avec le rap et le hip hop ». Si Nikola Raghoonauth a été traumatisé par l’école, « un système qui ne me correspondait pas », il a évolué en tant qu’autodidacte. « Si je suis arrivé à un tel niveau dans l’écriture aujourd’hui, c’est par ma propre volonté. Souvent on a tendance à croire que tout le monde pourra rentrer dans le système et si tel n’est pas le cas, on nous rappelle sans cesse que nous sommes des moins que rien. À l’époque, on était battu à l’école. Comment pouvions-nous aimer les maths alors que nous étions battus par le prof de maths ? », affirme-t-il sans vouloir s’attarder sur cette période de sa vie.
Il poursuit son cheminement dans la rue. « J’ai rencontré des gens dans la rue. Ils n’étaient pas de mon milieu, ils sont des cités. Avec eux, j’ai appris l’humilité, l’art, la création et la rigueur au travail. On faisait de la musique ensemble ». Engagés, ils se produisaient dans des petits réseaux. « On se permettait de dire les choses ouvertement. On défendait des idées. Le discours ne plaisait pas à tout le monde ». C’est ainsi que Nikola Raghoonauth s’intéresse à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), à la Banque mondiale et au Fonds monétaire international. « On voit des guerres sans comprendre pourquoi, c’est là qu’on se rend compte qu’il y a toujours des intérêts derrière… ». D’autres rencontres ont façonné sa musique comme celles avec Rajni Lallah ou le groupe Frangourin. Il est ensuite parti pour l’île soeur.
Aujourd’hui, son travail a encore évolué : il fait de la musique pour le plaisir d’en faire. « Je ne suis pas là pour dire aux gens ce qu’il faut faire ou pas. J’essaie de décrire l’univers dans un langage poétique ». Sa source d’inspiration est le quotidien du quidam. « Cela peut par exemple être une situation que j’ai vue dans la rue », souligne-t-il. Certains des textes demandent un gros travail d’écriture, ajoute-t-il, alors que pour d’autres, ça va vite. Le métier de fleuriste dans lequel il a baigné dès son enfance et qu’il a rejoint aux côtés de sa mère lui procure des moments privilégiés de réflexion. « Cela me permet de réfléchir quand je compose un bouquet. C’est comme la musique, ce sont des nuances et des subtilités et à chaque fois il faut se réinventer. »
Sept morceaux
Il note que des sept titres joués, certains sont anciens mais comme il n’a jamais sorti d’album, il les a repris en modifiant par moment le texte ou la musique. Ainsi, son premier répertoire comprend Sans toi ; Ca mousse ; Laisse-moi rêver ; Tikepan ; le Sadou ; Depuis lundi et Carousel. Pour ce qui est de la composition, il affirme : « Nous travaillons sur un rythme bizarre : c’est une mesure à cinq temps. Nous ne voulons pas de barrière. » Il précise toutefois que la démarche n’est pas volontaire. « On l’entend en cinq temps, on ne va pas le refuser ! Je pense que le public est intelligent et qu’il est capable de comprendre. On était parti sur une petite base de trip hop et c’est en train de se décliner. »
L’ouverture du concert organisé par l’IFM dans le cadre de la fête de la musique était pour Kalabaj son premier tour de piste. Le groupe souhaite poursuivre sur cette lancée. S’il n’a pu réaliser son rêve de faire des études universitaires, Nikola Raghoonauth veut se donner les moyens pour se professionnaliser. « Je veux me donner les moyens de travailler un set d’une heure et demie pour pouvoir jouer n’importe où et enregistrer ; trouver un manager ; monter un projet ici et le faire tourner à Maurice et ailleurs ».