Pour tout dire carrément, malgré tout le respect qu’on doit avoir de leur personne, nous, ici, nous n’avons jamais cru concevable et convenable qu’une réforme électorale vitale pour l’avenir de la démocratie dans notre pays soit confiée à Rama Sithanen ou à Ivan Collendavelloo.
Ce sont tous deux des hommes d’appareils de partis. Le premier nommé, un ancien ministre travailliste qui se démène pour retrouver sa place au prochain gouvernement, s’est autodésigné pour la tâche et a démonté les recommandations successives du commissaire électoral sud-africain indépendant Albie Sachs et du professeur français Carcassonne pour mieux servir les intérêts de son camp. C’est pourquoi, d’ailleurs, il s’est dit “satisfait” que le Premier ministre ait suivi cinq de ses conseils !
Le second nommé, avec son Select Committeeparlementaire, à  son tour, avait essayé “d’améliorer Sachs”en adaptant ses recommandations à la sauce MMM pour, ensuite, se faire lui-même contrecarrer par l’expert Sithanen après le retour des rouges au gouvernement.
Nous n’avons jamais pu accepter que, par exemple, l’ancien ministre travailliste recueille des suggestions de réformes électorales “au téléphone”auprès d’individus de son choix là où il aurait fallu une commission au-dessus de tout soupçon dûment mise sur pied par la Présidence de la République pour entendre les points de vue de tous ceux, indistinctement, même d’extrémistes, qui estimeraient avoir quelque chose de pertinent à dire pour parfaire notre système électoral après plus de quarante années de stagnation.
Il ne faut, donc, pas s’étonner que le Premier ministre Navin Ramgoolam, avec le feu sous les talons, obligé par la démarche de Rézistans ek Alternativauprès des Nations unies de forcer la déethnitisation du système et tenu d’honorer sa parole de publier un Livre Blanc avant la rentrée de l’Assemblée nationale, se soit, lui aussi, mis“à causer au téléphone avec le professeur Curtis”pour s’assurer de la constitutionnalité de ses propositions.
Bien loin d’une réforme crédible
Toute cette manière de procéder, il ne faut pas s’en étonner, aura finalement donné forme à un Livre Blanc qui manque singulièrement de profondeur. Quoi qu’en disent ceux qui trouvent que la réformette proposée par le Livre Blanc vaut mieux que le système actuel.
Et le gouvernement et l’opposition Remake 2000 (le MSM de Jugnauth parce qu’il n’a d’autre choix) ont décidé que réforme électorale se résume, pour l’essentiel, à/au (1) non-retour vers le recensement de la population afin de ne pas exacerber les démons de la division ; (2) l’abandon de l’exigence faite au candidat à une élection de décliner son appartenance à une communauté ; (3)  maintien des limites des circonscriptions dans leur état actuel ; (4) l’introduction de la Représentation Proportionnelle (PR) qui intégrerait les Best Losers; (5) un quota garanti de 30% de femmes à l’Assemblée nationale et (6)  maintien du First past the post avec 62 élus.
Ainsi, à suivre Navin Ramgoolam, après qu’il se soit, plus ou moins, entendu avec l’opposition sur ces désirs qu’ils ont en commun, c’est maintenant qu’il va se mettre à entendre les propositions des autres (citoyens, groupes de citoyens organisés, etc.) et à régler de menus détails.
On est là, à notre avis, encore bien loin d’une réforme crédible! En attendant d’y revenir plus en détails dans nos prochaines éditions, nous nous contenterons de quelques commentaires liminaires :
lComme Rézistans ek Alternativ, le mouvement Bloc 104et autres progressistes, personne ne peut vraiment souhaiter le retour à l’infamant recensement qui divise la population en groupes et sous groupes éthiques, religieux, culturels, castes et sous castes. Mais, demeure toujours l’interrogation:  comment aussi accepter que les résultats du recensement honni de 1972 continuent toujours à servir de base pour désigner les futurs Best Losers, fussent-ils intégrés ou déguisés? Sans compter que le Livre Blanc préconise qu’à l’avenir aux chefs des partis de désigner eux-mêmes ces Best Losers. Ne serait-ce pas là un recul terrible au temps où (après les élections de 1963) le gouverneur britannique se substituait aux électeurs pour nominer un certain nombre de députés au Conseil législatif sur l’avis des chefs de partis? Non seulement, “l’électorat admirable” va perdre une partie de sa souveraineté, mais on appréhende déjà le bal des chefs de tribus socioculturels…
lLe PM tout comme le leader de l’opposition ne veulent pas qu’on touche aux limites des circonscriptions comme si c’était une vache sacrée malgré la disproportion énorme entre leurs électeurs respectifs comme l’avoue volontiers Navin Ramgoolam. Or — et même Rézistans ek Alternativse fourvoie sur cette question —, tout le déséquilibre qui a créé le malaise persistant entre ce qu’on appelle les composantes de la Nation — et dont Ramgoolam et Bérenger prétendent vouloir unir en réintégrant les Best Losersdans le futur système — prend sa source dans ces circonscriptions traficotées en 1966 pour servir les desseins du PTr.
Le calcul machiavélique de SSR
Ala base du système électoral actuel, il y a eu la décision de la Commission Trustam-Eve (en 1958) de compartimenter la population entre communauté hindoue, musulmane, sino-mauricienne et — le reste qui ne retrouve pas dans ces communautés — population générale. Dans sa “sagesse” — alors que c’était, en vérité, une formule poison pour l’unité nationale — Trustam-Eve avait divisé Maurice en 40 circonscriptions au nombre plus ou moins égal d’électeurs. La répartition des électeurs était censée garantir la présence de toutes ces fameuses composantes de la population au Conseil législatif à partir des élections au suffrage universel de 1959. Avec l’apport du Comité d’action musulman (CAM) d’Abdul Razack Mohamed (un mouvement ouvertement communaliste qui avait enragé Veerasamy Ringadoo), ces élections de 1959 furent une promenade de santé pour le PTr qui remporta alors 31 sièges sur les 40 à remplir. Les autres sièges furent répartis entre l’Independant Forward Block de Bissoondoyal (6) , le Parti mauricien de Koënig (2) et Robert Rey (indépendant à Moka). En termes de répartition ethnique (car telle fut la grande préoccupation à l’époque) il y eu au Conseil législatif 21 députés hindous (dont 6 de l’IFB très anti-Seewoosagur Ramgoolam), 11 de la population générale (dont 9 issus du PTr) et 3 tamouls. Toutefois, les résultats de la formule de Trustam-Eve furent fort différents lors des élections suivantes de 1963; sur les 40 élus, il y eut 17 hindous, 14 population générale, 5 musulmans, 3 tamouls et un sino-mauricien (Jean Moïlin Ah Chuen). Le PTr souffrit non seulement de la désaffectation de son électorat créole qui alla renforcer le PMSD, mais également de la peur de l’électorat musulman d’une hégémonie hindoue alimentée en plus par la guerre entre le Pakistan et l’Inde. Qui plus est, des splinter-groupscastéistes sous la férule des frères Rabin et Beergoonath Ghurburrun affaiblissaient aussi le parti de Seewoosagur Ramgoolam.
Pour de nombreux observateurs et pour certains chefs autoproclamés de petites tribus étrangement absentes des débats pour le moment,  les résultats des élections de 1963 seraient, en grande partie, la cause véritable du dysfonctionnement de notre  système électoral actuel. Ce fut, à partir de ces élections que le Parti travailliste pris grande peur qu’il pourrait perdre le pouvoir. C’est avec cette angoisse en tête que Dr Seewoosagur Ramgoolam réussit à persuader la Commission électorale d’Harold Banwell (1966) de fusionner deux par deux les 40 circonscriptions de Trustam-Eve pour n’en créer que les 20 existantes. Le calcul du leader des rouges fut réellement machiavélique!  Et si la Commission Banwell l’avait totalement laissé faire, l’opposition PMSD, aux élections de 1967, n’aurait gagné qu’un maximum de… 9 sièges. Soit Rose-Hill couplée avec Beau-Bassin, Port Louis Ouest avec Port-Louis Sud (No. 1 et No. 2) et Curepipe-Floréal comme le souhaitaient les travailliste.
Ainsi, et nous sommes de cet avis, beaucoup d’observateurs avertis — même s’ils n’osent pas le déclarer ouvertement, parmi lesquels Joseph Tsang Man Kin — savent que les limites des circonscriptions doivent être impérativement redessinées. Les maintenir avec leurs sous-entendus communalistes, leur cloisonnements socioculturels, le calcul partisan du “père de la Nation” neutraliserait toute réforme électorale en reproduisant les mêmes effets pervers. Ce ne serait que colmatage. Et ce n’est certainement pas une vingtaine de députés désignés à la proportionnelle qui pourraient déclencher la dynamique unitaire que tout un chacun appelle de tous ses voeux pour la population et pour l’avenir. C’est un député par circonscription qu’il faudrait afin que les candidats qui se définieraient Mauriciens puissent avoir au moins une petite chance.