Créateur d’objets et de bijoux, il a récemment exposé au Melbourne Art Centre une de ses créations qui a été saluée d’une récompense internationale. Mais Nadeem Sahabun n’en est pas à sa première. Cet artiste contemporain qui s’est installé dans la cour des grands reste pourtant méconnu chez lui jusqu’ici. Pour mieux apprécier son art il est sans doute nécessaire de mieux connaître son monde et sa vision. Ou vice versa.
Avec précision, il fait glisser sa lime sur le petit bol cuivré dans un raclement régulier. En débarrassant le métal de cette première couche oxydée, il restitue sa brillance dorée et sa splendeur au tombac. Les dents de la lime polissent aussi cet alliage de cuivre et de zinc qui a été patiemment façonné par l’artiste. Il a fallu des « dizaines de milliers » de coups de plusieurs types de marteaux pour en arriver à cette demi-sphère aux allures encore anodines. Des dizaines d’heures de travail pour donner une forme arrondie à ce qui n’était qu’une feuille d’un métal dont les caractéristiques se rapprochent de celles de l’argent, nous dit-il. Cet objet, il l’avait imaginé, puis l’avait dessiné selon des calculs précis dans ce grand cahier où il pose les idées qui lui viennent dans la journée ou le soir dans sa chambre. Quand le polissage et le ponçage au papier-émeri seront terminés, Nadeem Sahabun passera à d’autres étapes pour la pose d’un manche en bois précieux sculpté et stylisé, la perforation du métal, les retouches, entre autres. Assis derrière sa table de travail, il reste méticuleux dans ses gestes, l’artiste se décrit perfectionniste. Pour ajouter de la valeur et de l’originalité à ce qui sera une pièce unique, il a opté pour un procédé manuel utilisé par l’homme à l’âge de fer, dit-il. Nadeem Sahabun n’est pas pour autant un conservateur nostalgique. Ce qui prendra la forme d’un passe-thé sera un objet d’art contemporain qui pourra trouver sa place dans les revues spécialisées ou dans un musée aux côtés d’autres prestigieuses créations.
Lauréat de l’ombre
Ce ne sera qu’une suite normale dans la carrière de celui qui a récemment été récompensé d’un prix international en Australie. Ce, pour une création représentant 3 bouilloires qui ont été exposées au Melbourne Art Centre du 10 août au 18 septembre. Au même moment, sur quelque 2 500 participants de 79 pays, il a été l’un des 18 finalistes de la Skywards Future Artists Competition 2011 d’Emirates. La période semble de bon augure pour l’artiste qui commence à récolter les fruits de gros efforts et de sacrifices faits dans des conditions éprouvantes. La voie à parcourir est encore longue, et il lui faut encore obtenir la reconnaissance de son pays. Jusqu’ici, Nadeem Sahabun est un grand artiste mauricien méconnu.
Pour le trouver, le choix est donné entre les locaux du Mauritius Institute of Training and Development d’Ébène, où il enseigne, ou le village de Surinam. Enfant de Plaine-Verte, il est descendu dans l’extrême sud du pays quand il avait 7 ans. Sa tante qui y habite l’a recueilli sous son toit quand il a perdu sa mère et son père. Dans le village on le connaît sous le surnom de “Nadeem-bijoutier.” Il a quitté l’école en lower et a travaillé dans la construction avant de s’inscrire pour des cours en bijouterie. Parallèlement, il a trouvé de l’emploi dans une bijouterie où il est resté pendant quelque temps jusqu’à ce qu’il parte pour des études supérieures. “Même dans mon voisinage certains croient que je suis toujours bijoutier. D’autres ont lu dans la presse que j’enseigne. Quelques-uns pensent même que je suis chômeur”, raconte-t-il en riant. Une perception qui vient sans doute du fait que “les gens ne savent pas trop ce que je fais.”
Jewellery Object Designer
Nadeem Sahabun est jewellery object designer. “Je fais des objets et des bijoux. Mais dans ce cas, je préfère dire que je fais des objets que l’on peut porter.” Pour mieux en parler il nous montre quelques-unes des créations qu’il a imaginées et fabriquées à différentes étapes de son apprentissage et de sa carrière. Parmi, des bagues, des broches, des pendentifs, des médaillons. Il a aussi fabriqué des bouilloires, des couverts, des ustensiles de cuisine et de maison. Ou encore des broches transformables en couvert, etc. Nous sommes loin de ce que l’on voit généralement en bijouterie ou dans les magasins, c’est là toute la particularité de son travail.
Formé pour être artisan, Nadeem Sahabun est devenu un artiste contemporain engagé dans un processus de création. À un tel point que créer “m’aide désormais à vivre ma vie et à surmonter les obstacles”, dit-il. S’il s’impose des règles de qualité et d’esthétisme strictes, il a repoussé les limites à l’extrême pour faire vivre son art. La valeur de la matière choisie, dit-il, n’a plus d’importance : “La valeur vient dans la manière dont est utilisée la matière.” On peut donc penser au-delà de l’or, de l’argent, des diamants quand on entre dans son univers. C’est avec la même dextérité qu’il travaille tout aussi bien l’aluminium, le verre, la roche, le bois, l’acrylique ou encore des métaux dits contemporains comme le titane, le stainless steel, le tantale, le niobium, entre autres. Taillée, chauffée, pressée, fusionnée, moulée, la matière s’en retrouve domptée, métamorphosée en oeuvres d’art d’allures ultrachic.
Concept
Quand il crée, Nadeem Sahabun dit attacher de l’importance à l’esthétique, au procédé et au concept. Soucieux de faire du beau il veille aussi à conférer une âme à ses créations. Pour y arriver, il reprend souvent des méthodes de travail traditionnelles et s’inspire d’une histoire qui l’aura marqué. La biographie de la Tasmanienne Mary Donaldson devenue princesse du Danemark l’a inspiré pour la création de la broche en bois et en verre soumise dans le cadre de la Skywards Future Artists Competition 2011. Ce sont les principales étapes de la vie de cette future reine qu’il résume à travers les trois bouilloires récemment exposées à Melbourne. Cette création lui a valu le PJ William Award for innovating design and execution of gold and silversmitting. Une récompense internationale dans le cadre d’un concours réunissant des artistes d’Australie, d’Asie, du Pacifique et d’Afrique.
Recouvertes d’argent, alliant tombac, ébène, pin huon et spotted gum, les bouilloires ont été réalisées à la fin de ses études en Australie. À Maurice, après le collège, Nadeem Sahabun espérait suivre les pas de Karim Rashid et de Tom Harrington, ses références dans le domaine de la création de meubles. Les possibilités de formation dans ce domaine n’existant pas, il s’est orienté vers la bijouterie, nourrissant le rêve d’aller encore plus loin avec ses économies. Il a quitté Maurice pour l’Australie en 2008 pour des études en Object Design et Jewellery Making. Les techniques de travail acquises et sa passion pour l’art contemporain l’ont conduit à un style à travers lequel il construit sa carrière dans l’art décoratif.
Expositions
Rentré à Maurice l’année dernière après plusieurs expositions, Nadeem Sahabun n’a jamais trouvé le créneau professionnel qui lui aurait permis d’exploiter au mieux ses connaissances et son talent. Sa discipline aussi est méconnue ici. Pas pour autant découragé, il estime que la formation technique des élèves mauriciens doit aujourd’hui évoluer en s’ouvrant à de nouvelles orientations. Ce qui permettrait l’émergence de nouveaux genres artistiques et de nouveaux talents. Il y a peu, Nadeem Sahabun a une fois de plus goûté aux joies de la reconnaissance. En dépit de lenteurs administratives, le ministère des Arts et de la Culture a payé son billet pour l’Australie alors que ses créations étaient exposées à Melbourne. Dans ce pays, durant ses années d’université, l’artiste a appris à se débrouiller avec peu de moyens pour survivre et pour compléter ses études. La saveur de la réussite n’en est que plus savoureuse et l’encourage à aller plus loin.
Il a déjà pensé à de nouvelles créations, ambitionne de nouvelles expositions et garde en ligne de mire la création d’une galerie. “La prochaine fois que vous viendrez, les choses auront évolué”, promet-il. Nous vous raconterons alors la suite.