Qui est étonné que Nandanee Soornack a finalement battu en retraite et renoncé à ses procès ? Finalement pas grand monde puisque, toutes considérations bien pesées, la modeste salesgirl au succès aussi rapide que fulgurant en affaires avait bien plus à perdre qu’à gagner si elle avait persisté dans ses recours à la justice. La capitulation était prévisible et les raisons qui la sous-tendent multiples. Petit inventaire ci-dessous.
Nandanee Soornack avait demandé et obtenu dans la matinée du samedi 5 janvier 2013 un gagging order express contre le groupe Le Mauricien et La Sentinelle émis par le juge Bushan Domah, apparemment toujours membre du très sélect et réputé conseil d’administration de la Tertiary Education Commission. Ce gagging order avait été demandé le samedi 5 janvier parce que, deux jours plus tôt, le 3 janvier, le leader du MSM, Pravind Jugnauth, avait, dans une déposition consignée au CCID, qui l’avait sommé de se présenter une première fois le 26 décembre, révélé bien des faits auxquels il avait été confronté en sa qualité de ministre des Finances de mai 2010 à juillet 2011 tant sur l’affaire MITD que sur les faveurs obtenues par les agents politiques du Premier ministre, parmi lesquels une « favorite » du nom de Nandanee Soornack.
Le gagging order sera confirmé par le même juge Bushan Domah le 10 janvier qui, dans un arrêt mémorable et qui fait date dans les annales judiciaires, parlera pêle-mêle de « local mass hysteria », de « touni minuit », de « touni midi », revendiquera n’avoir jamais émis un gagging order et n’avoir juste fait que protéger « that mum and her children ».
Devant le tollé soulevé par cette littérature assez inhabituelle de la part d’un membre de la Cour suprême, le juge Domah finira par se retirer. Il sera remplacé dans cette affaire par le juge Eddy Balancy. Les avocats de Nandanee Soornack vont essayer de l’amener à se récuser au motif qu’il est « proche du groupe La Sentinelle », mais, fort du soutien de l’opinion, il tiendra bon.
« My alleged relationship with a high profile politician »
Il entendra ainsi les arguments des deux parties, l’une revendiquant un droit au respect de la vie privée, avec un affidavit de Nandanee Soornack soutenant, entre autres, que « my alleged relationship with a high profile politician and public remarks allegedly made by politicians regarding my supposed extra marital affair with a high profile politician, whether the allegation is well-founded or not, is my own private life and cannot justify the publication of excessive and disproportionately intrusive details concerning me and my family ».
Et, l’autre, le fait que tout est parti d’un incident public survenu dans l’enceinte du collège Dr Maurice Curé le 10 décembre 2012, qui a été suivi de l’arrestation de l’activiste politique Yogida Sawmynaden, objet également d’une perquisition à son domicile et de saisie de son ordinateur et autres matériels et du transfert de deux policiers, le tout culminant avec une Private Notice Question du leader de l’opposition le 18 décembre 2012. Avec dans les affidavits jurés par le groupe Le Mauricien d’abondantes observations à travers le monde, juridictions étrangères pour revendiquer une liberté d’expression, les hommes de loi du groupe, Désiré Basset et Nandraj Patten, feront valoir que « a former minister of Finance is reported to have said in a statement given to the police that the applicant obtained various contracts for her businesses she has as a resutlof undue influence by the Prime Minister ».
Plus loin dans leur affidavit, ces hommes de loi vont également observer que Nandanee Soornack, « who has a public profile in view of her political activities and her proximity with a high profile politician, does not have, it is submited, a reasonable expectation of privacy ».
Dans son jugement rendu le 10 février, le juge Balancy anulera le gagging order de son collègue Bushan Domah, statuera que la presse peut parler de toutes les activités de Mme Soornack, mais qu’elle doit exercer un devoir absolu de réserve s’agissant de sa plus jeune enfant, laquelle va d’ailleurs fêter ses 5 ans dans quelques semaines.
C’est à partir de cette décision que Nandanee Soornack et ses hommes de loi, Me Yousuf Mohamed et l’avoué Cader Mallam-Hasham, vont ouvrir deux fronts, loger un main case pour empêcher les deux groupes de presse de parler de ses activités et faire appel du jugement prononcé par Eddy Balancy.
Mardi dernier, à appel de l’affaire concernant le main case, Me Yousuf Mohamed dira que sa cliente ne souhaitait pas poursuivre l’affaire. L’homme de loi a expliqué que sa cliente a « déjà trop souffert dans cette affaire », qu’elle est « fatiguée par toutes sortes d’allégations portées contre elle et qu’elle veut la paix et ne veut pas revivre ces moments douloureux ». Si elle avait choisi de faire « la paix » avec Yogida Sawmynaden, lui aussi traumatisé par un acharnement policier, rien de tout cela ne serait arrivé.
Quant à l’appel logé contre la décision du juge Balancy, c’est demain qu’on sera fixé sur les intentions de Mme Soornack. On peut prévoir qu’elle adoptera la même posture que mardi dernier et qu’elle retirera son appel. Parce que le contexte a bien changé depuis le début de 2013. La femme d’affaires pourra, par exemple, difficilement, avec le changement survenu à la tête du judiciaire, s’engouffrer dans la voiture de son homme de loi et aller directement à l’aire de stationnement dévolu aux juges pour se soustraire de la vue des journalistes et des photographes de presse.
Se prémunir d’un déshabillage encore plus délicat
Plus fondamentalement, il y a le fond de l’affaire, une incursion probable dans toutes ses ramifications si les procès avaient bien eu lieu. Les avocats de la défense auraient pu exiger que Nandanee Soornack entre dans le box des témoins et la cuisiner pendant des heures voire des jours.
Avec toute sortes de questions sur son caractère, sur son comportement dans la cour du collège Maurice Curé le 10 décembre 2012, sur ses propos sans équivoque « zot koné kisannla mwa » ou encore « mo pou fini zot enn par enn ». Et sur sa propension à être agressive, comme cela a pu être le cas en 2005.
Elle aurait difficilement pu se protéger d’une incursion dans sa vie privée, voire sa vie tout court. Imaginez des questions sur son parcours, sur sa scolarité, sur ses activités, d’hier à aujourd’hui, et de devoir expliquer comment elle a pu créer si vite tant de compagnies et comment elle a pu obtenir un emplacement de janvier 2010 à l’aréoport pour son Airway Coffee, enregistré en mars 2009 alors que les critères de l’appel d’offres faisaient explicitement mention d’une preuve de savoir-faire de cinq ans.
La défense aurait pu scruter une à une ses compagnies, celles qu’elle possède en partenariat avec Rakesh Gooljaury, celui qui, le 3 juillet 2011, a déclaré le vol perpétré au campement de Navin Ramgoolam à Roches Noires. Lors de son contre-interrogatoire, la défense aurait aussi pu, pour soutenir le droit de la presse de défendre l’intérêt général et informer le public quant aux raisons du succès soudain de Mme Soornack, demander à l’intéressée, dans un souci de transparence, de faire une déclaration de ses avoirs et d’expliquer comment elle a pu se rendre acquéreur de la campagne de Didier Maingard à Floréal pour une somme de Rs 30 millions.
Comme dans ce genre d’exercice et pour établir que c’est l’intérêt général qui est en jeu, les questions auraient été aussi vastes que possible. La défense lui réclamant, par exemple, une liste de ses déplacements à l’étranger, de l’Australie, l’Inde et la Grande-Bretagne en passant par la Suisse et même Venise, allez savoir. Question de voir si elles coïncident avec des voyages officiels.
Les hommes de loi des groupes de presse visés auraient pu aussi assigner de nombreux témoins, comme Pravind Jugnauth, pour répéter ce qu’il avait dit à la police et confirmer les informations déjà assez répandues sur la place quant aux faveurs obtenues par une coterie très liée au Premier ministre et au sein de laquelle Nandanee Soornack occupe une place de choix ou des préposés d’Air Mauritius pour confirmer qu’il y a un type de passagers qui bénéficient d’un traitement plus que VIP. Imaginez ses auditions quotidiennes reprises en boucle par les radios privées et relayées et analysées par la presse.
C’est donc pour se prémunir d’un déshabillage encore plus délicat pour elle-même et pour ses importants soutiens politiques que Mme Soornack a pris la fuite en avant. Elle savait l’exercice risqué et périlleux et qu’elle avait plus à perdre à poursuivre l’affaire que de la laisser tomber. Une manière de se faufiler dans un ultime espoir de se faire oublier. Ce qui n’est pas certain à un moment où la campagne électorale pour le scrutin de 2015 a déjà commencé.
Reste que le désir de Mme Soornack de museler la presse a eu un coût et que les juges, avant de considérer sa décision de ne plus aller de l’avant avec les procès, comme une simple formalité, doit, avant d’accéder à sa demande, « apply costs ».