Plus de 10 000 spectateurs de la région grenobloise en France ont pu découvrir le spectacle Aïda proposé par La Fabrique Opéra du 22 au 25 mars. Pour Maurice, cet événement prend une résonance particulière puisqu’ils ont alors entendu deux heures durant une de nos meilleures chanteuses lyriques dans le rôle titre. Natacha Finette Constantin a en effet relevé ce grand défi qui consiste à interpréter à 31 ans un rôle d’une impressionnante densité dramatique et émotionnelle. En postulant pour ce projet l’an dernier, la jeune soprano s’engageait aussi dans une entreprise inédite en France qui consiste à rendre l’opéra accessible au plus grand nombre et à impliquer la jeunesse.
Comment s’inscrit le rôle d’Aïda dans votre parcours ?
Je pense à deux citations quand on me pose ce genre de question. Christophe Colomb disait : « On ne va jamais aussi loin que lorsqu’on ne sait pas où l’on va. » Et surtout Oscar Wilde : « Il faut toujours viser la lune, car même en cas d’échec, on atterrit dans les étoiles. » Alors je me suis présentée à l’audition d’Aïda en me disant « allez, hop ! ».
J’ai eu la chance merveilleuse de pouvoir chanter à 31 ans un rôle que l’on aborde plutôt après 40 ans habituellement ! Nous avons répété pendant trois semaines et enchaîné sur les représentations sans interruption pendant cinq jours dans une salle pouvant accueillir plus de 2 000 spectateurs. C’était en soi un sacré tour de force mais je crois que ma famille m’a appris à me surpasser. Mon grand-père Régis Finette me faisait toujours viser plus loin, toujours plus loin, déjà dès mon enfance, et ma mère m’a préparée à mon premier concours alors que j’avais six ans.
Comme je l’ai dit dans les interviews télévisées lors des répétitions, mes parents se sont mariés sur le thème célèbre des trompettes d’Aïda. Mon grand-père et moi discutions très souvent de mon évolution professionnelle et nous nous accordions pour dire que cet opéra serait une consécration ultime, mais ne nous doutions pas, il y a un an, que je pourrai toucher ce rêve du doigt si rapidement !
Quand j’ai commencé le chant lyrique à 16 ans, je considérais cette discipline comme le dessin ou la peinture que je pratiquais aussi. Puis j’ai compris que plusieurs formes d’art s’y complètent : la musique, la littérature, le théâtre, etc. L’opéra permet aussi de découvrir diverses langues de façon ludique, et de travailler le corps et la voix en harmonie. Jour après jour, j’ai appris à connaître ma voix à travers les rôles que j’ai abordés et je continue à le faire.
J’ai eu l’immense plaisir de jouer dans différentes langues et de faire mien des personnages et des musiques. On apprend aussi à comprendre de mieux en mieux les intentions du compositeur, en disant le texte jusqu’à ce que les mots deviennent siens. Certaines mises en scène nous amènent parfois à la danse, comme dans Carmen fait il y a deux ans à l’île Maurice !
Et l’art lyrique réunit plusieurs corps de métiers : les arts plastiques (peinture, sculpture…), lumières et aussi l’audiovisuel maintenant (projections vidéo et photo) pour les décors, mais aussi le design et la couture pour les costumes, le maquillage, la coiffure, sans oublier bien entendu les musiciens (orchestre, chef d’orchestre et chef de choeur, chanteurs solistes et choeur, chef de chant pour les répétitions), le metteur en scène et son équipe, les figurants (qui sont souvent des comédiens) et les danseurs, les régisseurs et les postes administratifs (communication, planification, gestion…)
L’opéra fait donc travailler beaucoup de personnes d’origines professionnelles diverses.
Aïda représente un rôle particulièrement exigeant. Que vous a apporté cette expérience à titre personnel ?
Au fil des années, on apprend à travailler et à trouver de plus en plus de plaisir, et ce malgré les difficultés. J’ai appris à voir de moi-même chaque indication musicale, chaque phrase, avec d’autant plus de précision que j’avais conscience d’incarner le rôle titre ! Il m’a fallu mesurer, savoir comment faire chaque chose de sorte à être la plus efficace possible.
Le rôle d’Aïda demande un ambitus vocal, une puissance et une palette de couleurs larges : il faut pouvoir passer d’une note grave à des notes aiguës piquées, aller de crescendo en crescendo sur de longues phrases, comprendre le sens de chaque type d’accent écrit par Verdi afin de pouvoir le transcrire dans sa voix de façon expressive.
Il m’a aussi fallu m’approprier ce texte en italien pour que l’histoire d’Aïda devienne la mienne, celle d’une femme déchirée entre l’amour de son peuple et celui qu’elle porte à Radamès. Mes moments préférés dans l’opéra restent le « Ritorna vincitor » qu’elle chante seule à l’acte 1 et le duo absolument poignant entre Aïda et son père dans l’acte 3 !
Cette expérience m’a aussi appris à gérer les choses quelles qu’en soient les circonstances. Les difficultés à surmonter ont été variées, que ce soit d’ordre émotionnel avec l’immense tristesse due à la perte de mon grand-père qui m’avait tant soutenue pour chaque pas accompli dans ce parcours, d’ordre situationnel, musical, vocal ou théâtral. Mais ces difficultés sont devenues une force. J’ai aussi fait de belles rencontres artistiques et humaines lors de cette production.
Comment s’est passée l’interaction avec le directeur musical et le metteur en scène ?
Le travail musical et scénique s’est fait dans le dialogue et dans le respect de l’individu. Le personnage d’Aïda s’est nourri de ces discussions et a pu, de ce fait, beaucoup évoluer du début à la fin de la production. À la mise en scène, Raphaëlle Cambray s’est appuyée sur sa passion pour les héroïnes de Racine et y a rajouté des aspects de nos personnalités ainsi que de la complicité qui se construisait peu à peu entre chanteurs. Scéniquement, elle m’a imprégnée de sa vision d’héroïnes de Racine telles qu’Andromaque ou Junie.
Pour Aïda, nous avons travaillé aussi sur un personnage omniscient qui sait ce qui va se passer et qui surplombe la situation. En arrivant sur la production, je voyais en elle une femme déchirée entre l’amour coupable qu’elle éprouve pour « l’ennemi » et l’amour des siens. Ce tourment intérieur est bien visible dans son premier air « Ritorna vincitor » et Raphaelle Cambray m’a justement offert de magnifiques appuis pour cette scène. Je voyais en Aïda une Chimène ou une Juliette.
En tant qu’interprète, j’ai peut-être inconsciemment puisé dans cette déchirure intérieure entre l’amour pour ma famille qui vit à Maurice et l’amour pour mon pays d’adoption qu’est la France, et tout ce que je vis ici. J’y pense maintenant avec du recul. Qu’il soit acteur, chanteur, peintre ou réalisateur, l’artiste va toujours chercher au fond de lui quelque chose de sincère qu’il transforme en s’exprimant… En tout cas, la déchirure intérieure d’Aïda, je l’ai ressentie dans mes tripes !
Aïda vit dans le secret sa propre identité et son amour pour Radamès. Ses souffrances intérieures la hantent de même que l’acceptation progressive du drame qui va arriver. Aïda est une femme de tête qui passe du statut de princesse à celui d’esclave, pour protéger son peuple. Nous avons donc construit une Aïda riche de toutes ces couleurs, auxquelles le directeur musical Patrick Souillot a aussi apporté sa touche en mettant en exergue les phrasés musicaux. Je me souviens particulièrement d’un travail effectué sur « in estasi beate la terra scorderem… » dans le duo de l’acte 3 avec Radamès.
Nous avons eu des partages musicaux particulièrement intéressants avec Patrick Souillot, son assistant Frédéric Rouillon et Fabrice Boulanger, le chef de chant. Comment en effet concevoir tel ou tel accent de sorte à obtenir l’effet souhaité par Verdi qui était très précis en la matière ? Comment respecter la prosodie italienne ? Ce travail a ajouté du relief aux personnages. Nous nous sommes aussi entraidés entre chanteurs, et je me souviens de discussions passionnées avec Rémy Poulakis, qui incarnait Radamès, Marie Gautrot qui était Amnéris ou Franck Martinelli qui jouait Amonasro.
Le finale particulièrement tragique de cet opéra n’est-il pas difficile à croire et interpréter ?
L’acte 3, déjà, est cruel car Amonasro, roi d’Éthiopie et père d’Aïda, lui demande d’utiliser l’amour que Radamès a pour elle pour qu’il lui révèle un secret stratégique. Son père la torture psychologiquement en l’appelant traître à sa patrie et en lui rappelant des visions d’horreur telle que le spectre de sa mère et ce qu’Aïda et son peuple ont subi dans la guerre. Il est d’une grande cruauté envers sa fille. Il l’utilise et parvient à son but. Elle trahit Radamès pour l’amour de la patrie en espérant qu’ils pourront vivre leur idylle ailleurs.
La scène finale de l’acte 4 était très émouvante pour moi. Alors que Radamès dit « la fatal pietra sovra me si chiuse… » (la pierre fatale sur moi se ferme) et que le tombeau se referme donc sur lui, vivant, je suis cachée derrière la pierre qui va sceller leur destin à tous deux. Ce couple mythique ne pourra donc vivre son amour que dans la mort, leur seule issue étant offerte par le ciel qui s’ouvre à eux et l’éternité. Je suis entrée dans le tombeau, face à Radamès tous les soirs, remplie de ma propre tristesse et de celle d’Aïda.
Comment aimeriez-vous partager vos acquis à Maurice ?
Ma formation sur la « pédagogie de la voix » pour les musiques actuelles (variétés, voix saturées utilisées en rock, jazz…) et la pratique du chant lyrique me permettent maintenant d’enseigner la technique vocale dans tous styles musicaux. Je sais comment les voix fonctionnent (voix de poitrine, voix de tête, etc.) et j’aimerais beaucoup pouvoir partager mon expérience à Maurice lors de masterclass. J’aimerais contribuer à faire éclore les grands talents musicaux mauriciens qui ne demandent qu’à s’exprimer. Et pourquoi pas reprendre Aïda à Maurice !