Le sujet des politiques de lutte contre la drogue a déchaîné, et déchaîne toujours, beaucoup de passions à travers le monde. La différence fondamentale est qu’à un moment, ceux qui ont fait le plaidoyer de la décriminalisation s’en tenaient à la prohibition du cannabis, et étaient vus comme des baba-cool ou autres rastas voulant se la couler douce sans avoir peur d’une intervention de la police.
Le débat aujourd’hui est tout autre. Il est politique, scientifique, basé sur des évidences, et prôné par des éminentes personnalités telles que Kofi Annan, ou autres présidents, ou membres de cabinets, et concerne toutes les drogues. C’est dire à quel point nous avons pu sous estimer la portée d’un tel débat. Même si celui-ci est quasi inexistant à l’Île Maurice, dans les pays où le trafic et la consommation n’en sont pas moindre, des présidents en exercice ont aujourd’hui le courage de défier les États-Unis en clamant haut et fort que leur pays souffre tellement des conséquences de lois inappropriées sur les drogues qu’ils revendiquent ouvertement la décriminalisation, voire même la légalisation pure et simple, de toutes les drogues. C’est ainsi qu’en Amérique latine, onze chefs d’État ont ouvertement adopté cette position en décembre dernier, au cours du 13th Summit of the Tuxtla Mechanism for Dialogue.
De plus en plus de voix s’élèvent donc contre le fait que les conséquences néfastes des drogues sont aujourd’hui causées par des lois inappropriées, plutôt que par les drogues elles-mêmes. De quelles conséquences parle-t-on ?
1. La santé publique : Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les drogues elles-mêmes causent moins de tort que les conditions dans lesquelles elles sont consommées. Les utilisateurs de drogue, se sachant dans une situation irrégulière, sont aujourd’hui plus à risque car utilisant du matériel sale et inapproprié. L’Île Maurice a ainsi vu une augmentation exponentielle du taux d’infection au VIH et aux hépatites chez les consommateurs de drogue par injection.
2. La qualité des drogues illicites : Plus un produit est illégal, plus les trafiquants ou autres dealers de rue sont tentés de “couper” le produit afin d’en augmenter la quantité. Ainsi, les drogues illicites disponibles sur le marche noir ne subissent aucun contrôle de qualité, et augmentent ainsi le risque, pour les consommateurs, de conséquences néfastes sur leur santé.
3. La stigmatisation et la discrimination : Les utilisateurs de drogues sont souvent stigmatisés à cause de leur consommation. À travers le monde, les abus de la part de la police font partie du quotidien, les utilisateurs étant souvent torturés et littéralement forcés à la réhabilitation.
4. La disponibilité des drogues illicites : Aujourd’hui, il n’est pas difficile de se procurer une drogue quelconque au marché noir. Les Américains se plaignent qu’il est plus facile pour un jeune de s’acheter de l’ecstasy ou des amphétamines que des cigarettes, leur vente étant contrôlée. Cependant, les drogues illicites sont vendues à ceux qui en ont les moyens. Dans un pays comme l’Île Maurice, où tout le monde a des contacts – ou connaît quelqu’un qui peut avoir les contacts nécessaires – notre situation est sans aucun doute similaire, dans le sens où celui qui veut se procurer de la drogue saura à qui s’adresser.
5. Le risque d’emprisonnement : Aujourd’hui, la surpopulation carcérale est largement due aux délits liés à la consommation de drogue. Chez nous, environ 70% de nos détenus sont incarcérés pour des drug-related offences, et dont la plupart sont de simples consommateurs, alors que les gros trafiquants sont rarement touchés. Le fait d’être en prison place l’individu dans une situation de vulnérabilité encore plus grande par rapport aux risques sanitaires. Le nombre limité de seringues disponibles en prison encourage leur partage et les conséquences que cela entraîne. De plus, ne pas avoir un casier judiciaire vierge entraîne d’autres conséquences, notamment en ce qui concerne la recherche d’un emploi, entre autres.
6. La création de gangs : Au Mexique, ces six dernières années, le décès de plus de 47 500 personnes sont en relation avec le trafic de drogues illicites. Ces chiffres dépassent largement les morts directement liées à la consommation. Ces 47 500 personnes sont des civils, des policiers, des membres de gangs, tous tués afin de permettre au business de continuer à proliférer.
7. Les marchés parallèles : Selon l’organisation Count the costs, la somme de 300 milliards de dollars est générée chaque année à travers le marché des drogues illicites. 300 milliards de dollars annuellement, dans un marché parallèle sur lequel les États ne bénéficient d’aucune taxe. À titre d’exemple, le mexicain Joaquin Guzman, dit “El Chapo”, chef milliardaire du cartel de Sinaloa, figure dans le classement des personnes les plus puissantes du monde, établi par la revue américaine Forbes. Cet argent crée des situations de blanchiment, et est aussi souvent lié au financement de groupes paramilitaires à travers le monde.
8. La corruption : Il est important de faire le parallèle entre l’argent du trafic de drogue et la corruption à différents niveaux. Il est ainsi irréaliste de penser que cet argent ne pourra plus acheter les silences pour permettre au trafic de perdurer. Vision négative ? Aucun pays n’y est jamais parvenu, et depuis que des lois “antidrogue” existent, ce trafic n’a fait qu’augmenter au niveau global. Vision réaliste donc. En terme de corruption, ces sommes massives peuvent aussi aller jusqu’à mettre en péril certaines démocraties. Selon l’ancien représentant spécial du Secrétaire Général de l’ONU en Afrique de l’Ouest, en Somalie et au Burundi, Ahmedou Ould Abdallah, il ne peut y avoir de réelle démocratie lorsque l’argent de la drogue a gangrené un système étatique : “L’argent de la drogue fausse tout. Il fausse la justice, il fausse la police et donc la sécurité. Pire, il fausse toute possibilité de démocratie. Ceux qui sont financés par les narcotrafiquants peuvent difficilement être battus dans une élection.”
Aujourd’hui, les conséquences des drogues illicites peuvent être regroupées dans deux grandes catégories : d’un côté, les risques sur la santé et les droits humains, et le trafic et la corruption qu’elle entraîne, de l’autre.
Nous entendons souvent parler de décriminalisation ou de légalisation, sans savoir réellement les différences qu’elles impliquent. La décriminalisation est l’action de ne plus attribuer le caractère de “crime” à une offense, c’est-à-dire que la possession d’une quantité limitée de drogue, définie par les paramètres de la loi, est permise. La décriminalisation s’inscrit dans une mesure de réduction des risques, c’est-à-dire dans le but de limiter les risques sanitaires et sociaux du consommateur. Ainsi, les conséquences sur la santé, de même que la surpopulation carcérale, sont ainsi partiellement limitées. Cependant, la fabrication et le trafic demeurent un délit sous la décriminalisation. Les problèmes de qualité néfaste du produit, de création de gangs, de marché parallèle et de corruption restent entiers. C’est la raison pour laquelle certains dirigeants appellent aujourd’hui à mettre sur pied des systèmes de régulation, où la vente et la qualité des drogues sont contrôlées par l’État. Nous assistons même à des prises de position de Conservateurs prônant la légalisation des drogues, à l’instar du président du Guatemala, pays qui souffre des répercussions des lois antidrogue. Nous allons même jusqu’à assister à des plaidoyers venant de la police des narcotiques aux États-Unis pour la légalisation. LEAP (Law Enforcement Against Prohibition) en est le parfait exemple, car ces policiers antidrogue ont vu mourir tellement de leurs collègues, et ont emprisonné tellement de petits consommateurs qu’ils ont vu un certain non sens à leur action, et ont monté ce groupe afin de montrer à quel point les lois antidrogue aujourd’hui créent beaucoup de ces problèmes qu’elles devaient justement combattre.
Bien sûr, l’idée fait frémir ceux qui ne sont pas habitués à ce discours. La première chose qui vient en tête, ce sont des scènes de débauche en pleine rue, et une jeunesse camée et complètement incontrôlable. En sera-t-il vraiment ainsi ? Il n’existe pas de pays au monde où les drogues sont légalisées. Contrairement à la croyance populaire, les Pays-Bas sont un très mauvais exemple, car c’est uniquement le cannabis qui y est disponible, et ce, à travers des structures contrôlées. Le meilleur exemple demeure encore le Portugal. Même si les drogues y sont seulement décriminalisées, les résultats positifs se sont vite fait ressentir. Les pays allant dans cette direction se portent mieux aujourd’hui, mais l’idée principale demeure que la consommation n’augmente pas si les lois s’assouplissent, bien au contraire, et si c’est difficile de le croire, il faut juste s’en tenir aux données des pays qui prennent aujourd’hui cette direction.
Il est bon de rappeler qu’il y a près d’un siècle, soit en 1920, l’alcool était prohibé aux États-Unis. Cette prohibition a donné lieu à une série d’actes de corruption et de campagnes de désinformation, à la fabrication d’alcool frelaté potentiellement mortel, à la montée de gangs et de marchés parallèles, et à l’émergence de “barons” comme Al Capone, qui se faisait une fortune annuelle de 60 000 dollars à l’époque, grâce au marché noir de l’alcool. Franklin Roosevelt a finalement aboli cette loi en 1933, les Américains ayant réalisé l’absurdité de cette politique. La prohibition ne marchait pas. La question que nous devons nous poser est : à quel point marche-t-elle aujourd’hui ?
La commission Globale pour la Politique des Drogues a essayé d’y répondre en recommandant de “mettre un terme à la criminalisation, à la marginalisation et à la stigmatisation des consommateurs de drogues qui ne causent pas de préjudice à autrui. Rejeter les idées préconçues sur le trafic, la consommation et la dépendance au lieu de les renforcer. Encourager l’expérimentation, par les gouvernements, de modèles de régulation légale des drogues, de manière à réduire le pouvoir du crime organisé et à protéger la santé et la sécurité de leurs citoyens.”