C’est un Navin Ramgoolam gonflé à bloc et confiant que l’Alliance Nationale va au-devant d’une grande victoire que nous avons rencontré vendredi, en début de soirée à son domicile, à River Walk. Entre deux réunions, le leader du PTr s’est prêté à cette interview dans laquelle il livre aussi ses états d’âme quant aux Navingate et autres gates qui circulent, et évoque une machination orchestrée contre lui par son adversaire. Il ne souhaite pas s’y attarder car l’important, dit-il, est de montrer à la population sa volonté de libérer le pays et de reconstruire l’avenir de tous les Mauriciens.   

   En 2014, l’électorat vous a envoyé dans karo kann. Avez-vous pris la mesure de ce rejet?

Certainement. Il y avait beaucoup de raisons pour ce rejet. Il faut dire qu’il y avait aussi beaucoup de faussetés, fake news qui ont circulé sur moi. On avait dit que j’avais acheté un jet privé, que j’avais fait assassiner un prisonnier dans sa cellule, toutes sortes de propagandes auxquelles les gens ont malheureusement cru! C’est la vie. Mais j’a appris beaucoup de choses de cette défaite.

   Quelles étaient, selon vous, les raisons de cette cuisante défaite? 

Ni l’électorat PTr ni l’électorat MMM n’a compris ce que Paul Bérenger et moi voulions faire. Lorsqu’on a avancé que Paul Bérenger allait être Premier ministre et moi Président, notre électorat n’a pas compris. Nous avons constaté cela par la suite dans tous les sondages. L’électorat n’a pas assimilé le fait que le Président allait avoir beaucoup plus de pouvoir… Il y avait, à l’époque, deux articles de Lindsay Rivière qui laissaient sous-entendre que Bérenger allait être une marionnette entre les mains de Ramgoolam. Cela a beaucoup agacé Paul Bérenger qui a tout de suite réagi. Il voulait dire que le Pm allait avoir tous les pouvoirs, ce qui n’était pas vrai. Et moi je le contredisais. Il y a eu une confusion dans l’électorat qui a dû penser que je l’abandonnais et que je donnais le pouvoir à Bérenger comme Pm. L’électorat n’a pas du tout compris le système présidentiel. C’est la principale raison de la défaite.

   Vous demandez à l’électorat de vous refaire confiance et parlez de rupture. C’est une rupture avec quoi au juste? Le Navin Ramgoolam que vous étiez? 

Tout humain apprend de ses expériences et de ses erreurs, et j’ai appris. Mais quand je parle de rupture, je parle surtout de la rupture avec le système. J’ai été Premier ministre pendant plus de 14 ans et je réalise que si nous remportons les élections demain et gardons le même système, avec les mêmes méthodes, nous aurons les mêmes résultats. Il faut casser des œufs pour faire une omelette. Tout le système doit être revu. C’est cela la rupture. Cela ne veut pas dire qu’on éliminera totalement le système. Il faut garder les bonnes choses, mais il faut aussi changer les choses qui ne fonctionnent pas.

   Cela inclut la reforme électorale?

Oui, bien sûr. Nous devons faire la reforme. D’ailleurs, il va y avoir le jugement du Privy Council sur la question. Il faut dire que j’ai été un peu surpris que Rezistans ek Alternativ n’ait pas remporté son case cette fois-ci en cour. Mais ils iront à nouveau devant la justice. Le dernier jugement du Privy Council donne presque raison à ReA mais avec les arguments de l’Electoral Supervisory Commission, ils ont décidé de donner une dernière  chance à Maurice pour changer elle-même les choses. Et ils ont invité ReA, en cas de non satisfaction, de revenir vers eux. Aussi, les Nations unies l’ont clairement fait comprendre. Nous savions que nous allions perdre devant les Nations unies car nous avons cessé de faire de recensement en 1982. Le dernier remonte à 1972. Or, un pays évolue, il y a des changements et ce recensement ne reflète plus la réalité. Nous sommes back to square one. Notre Best Loser System est basé sur un recensement désormais dépassé. Les Nations unies nous ont demandé soit de faire un nouveau recensement, pour lequel je suis opposé, soit de venir avec un système adapté. C’est ce que nous avions proposé mais malheureusement, cela a été rejeté. Aujourd’hui, il faut tout revoir et faire les ajustements nécessaires.

    Vous insistez sur le fait que la plupart des procès contre vous ont été rayés devant la Justice. Pensez-vous que cela a suffi pour redorer votre blason?

Le peuple a réalisé que tout cela était une machination, c’étaient de fausses accusations, qu’il y a eu des complots sans aucun preuve… Cela a pris le temps que cela a pris, mais la vérité finit toujours par triompher. Le public a compris que tout ce que j’ai fait l’a été selon les procédures et qu’il n’y avait ni fraude ni accusations valables! Aujourd’hui, quand je regarde mes partisans, je vois qu’ils sont totalement avec moi. Ces cinq dernières années de martyr sont derrière nous et ils veulent avancer avec moi. La confiance a été ébranlée à un moment, mais la justice a triomphé.

   Pour la présente joute électorale, vous avez beaucoup misé sur une campagne web 2.0 ainsi que sur un certain changement d’image. Comment l’électorat réagit à cela?

La réaction de la population est très positive. Il n’y a qu’à juger le nombre de followers et de likes que j’ai obtenus. Je suis très heureux de ce nouveau type de communication et de cette interaction avec le public. Je dois préciser que contrairement à ce qui est raconté, ce ne sont pas les Français qui sont derrière Ramgoolam 2.0, mais bien des Mauriciens. En 2014, nous n’avions pas utilisé les réseaux sociaux. C’était une erreur. À travers les réseaux sociaux, c’est une occasion unique d’échanger les points de vue et mêmes les critiques. J’aurais dû l’avoir fait avant. On y apprend beaucoup de choses et cela peut faire avancer ces choses-là dans la bonne direction.

Je vois que les attitudes et les retombées sont positives. Cependant, le travail n’est pas fait uniquement sur le net. Le PTr a été sur le terrain depuis fin 2015. Ce n’est pas à la veille des élections que nous faisons campagne. Je suis resté un bon bout de temps tranquille et en septembre 2015, j’ai commencé à être sur le terrain et j’ai sillonné le pays. Je pense que le PTr a été le seul parti à avoir adopté cette campagne rigoureuse depuis 2015 à ce jour. Et nous récoltons les fruits.

   Il y a eu tout de même au cours de cette campagne les fameux clips-videos baptisés Navingate. Un commentaire?

Je suis obligé de rire. Un nouveau clip vient d’être fabriqué et sera, sans doute, diffusé bientôt. Mais tout ceci est en train de backfire. Les gens ne s’y intéressent pas. Ils veulent plutôt savoir ce que vous allez faire pour assurer l’avenir du pays, l’avenir des jeunes et l’avenir de tous les Mauriciens. Mais nos adversaires, le MSM, eux ont choisi cette méthode de clips-videos deepfake. Ils sont tombés dans une bassesse extraordinaire.

  Il y a tout de même des images qui interpellent…

Un Premier ministre en train de danser, c’est humain quand même.

   Il y a aussi cette image des billets de banque…

Mon avocat Gavin Glover l’a  fait ressortir en Cour. Y a-t-il une loi qui vous empêche de garder de l’argent chez vous? Il n’y en a pas. Laissez-moi expliquer. Nous venions de faire une campagne électorale et avions l’intention de construire un bâtiment pour abriter notre quartier general qui tombait en ruine au Square Guy Rozemont. Nous ne pouvions pas déposer cet argent qui représente des donations ailleurs car on nous aurait demandé les sources, etc. C’est pourquoi nous voulions créer un Trust. Avant les élections, j’avais informé l’exécutif que nous avions ces donations et que j’avais cet argent pour créer un nouveau Trust. Tout ceci est minuté dans le procès-verbal de notre exécutif. Les élections venaient de se terminer et nous n’avions pas encore créé le Trust, malheureusement. C’est tout.

Posez-vous la question. Est-ce que le PTr est le seul à recevoir des donations? Le MSM, le MMM et le PMSD reçoivent aussi des dons. On ne fait pas des élections sans argent. Mais les Jugnauth ont décidé de m’enterrer. C’est ce qu’ils ont tenté de faire et ils ont été vite en besogne.

   Et pour le Navingate 2?

Mon père pour le 1er Mai dansait le sega sur l’estrade. Qu’est-ce qu’il y a de mauvais dedans? C’est humain, c’est mauricien. Depuis mon jeune âge, j’aime jouer de la batterie, j’ai appris à jouer de la guitare avec un des enfants du Revérend Donat. La musique est une bonne chose… Je pense qu’il faut créer une classe de musique dans tous les collèges. Ce serait une bonne chose que les jeunes apprennent un peu plus de musique.

   Il y a eu d’autres Gates également : Serenitygate et Maradivagate, qui ont apparu…

Ceux-là sont vraiment dangereux. Les autres sur ma vie privée sont des fabrications. Ils ont fait des amalgames douteux. D’ailleurs, on peut voir que la chemise n’est pas la même sur toutes les images. Mais pour le Serenitygate et Maradivagate, il est démontré, preuve à l’appui, comment ils ont pillé l’argent de l’État, l’argent public, pour donner à leurs proches. Ça, c’est du vol. Le MSM a toujours agi comme cela. Dans ce parti, ils confondent et pensent que l’État c’est eux.

   Pour ces élections, le PTr s’est finalement allié au PMSD de Xavier Duval, alors que vous prétendiez pouvoir affronter seul l’électorat. N’est-ce pas un signe de faiblesse de votre part?

Non, ce n’est pas un signe de faiblesse. Nous souhaitions aller seuls. Mais quand j’ai vu l’enjeu, quand j’ai vu ce que le MSM est capable de faire, quand j’ai vu l’alliance de l’argent de la drogue et du gambling… Michel Lee Sheem est en train de faire du porte-à-porte et nous savons ce qui se passe quand il entre dans les maisons. Le danger pour le pays est trop grand. On ne peut pas permettre que le MSM, ses transfuges et Michel Lee Sheem reviennent au pouvoir. C’est terminé pour le pays, s’ils reviennent au pouvoir. Ils vont tout détruire. Avec ce risque, par précaution, j’ai décidé de prendre l’appui d’un allié. D’ailleurs, le PMSD et nous avons pratiquement les mêmes valeurs.

   Mais ne pensez-vous pas que ces va-et-vient entre partis, un jour alliés, un autre jour adversaires, finit par lasser l’électorat?

C’est le système qui est ainsi. Si on avait accepté la réforme que j’avais proposée, aucun parti n’aurait contracté d’alliance avec qui que ce soit. Et nous ne devons pas oublier une chose: Xavier Duval a rendu un grand service au pays en refusant de voter pour la loi sur la Protection Commission. C’est un acte de courage et c’était pour le bien du pays.

Toute alliance du PTr et du PMSD a toujours duré. Nous n’avons jamais eu de problème à travailler ensemble. Évidemment, il y a différents points de vue. Même au sein du parti, il y a des divergences. En 2014, quand j’ai contracté l’alliance avec le MMM, Xavier Duval est venu me voir pour me dire qu’il n’avait pas sa place dans cette alliance. Et qu’il devait chercher ailleurs. Nous sommes restés amis.

   Vous parlez d’un enjeu conséquent. Pourtant, face à ce même enjeu, le MMM a choisi d’aller seul…

Mais le MMM ne va pas remporter les élections. Le MMM n’a aucune chance de former le gouvernement. Je pense que ce que souhaite Paul Bérenger c’est qu’il puisse être le King Maker. Mais je ne crois pas qu’il y parviendra car l’Alliance Nationale va au-devant d’une grande victoire. Il n’y a qu’à voir les foules dans les meetings.

   Confiant pour cette confrontation?

Je n’aime pas préjuger ce que fera l’électorat. SSR disait que les urnes, c’est une boîte de pandore. Its when you open it that you know what there is in. Il est clair pour nous que nous allons vers une grande victoire. Mais j’ai une appréhension car les Jugnauth ont prouvé qu’ils s’accrocheront au pouvoir à n’importe quel prix. Il faut être très vigilant et surveiller le déroulement de ces élections. C’est la raison pour laquelle nous avons demandé un rendez-vous avec l’Electoral Supervisory Commission et l’Electoral Commissoner pour mettre au clair certains points.

   Quel pronostic avancez-vous pour ces élections? 

Je n’aime pas faire de pronostic. Je vois une victoire très nette de l’Alliance Nationale. Il n’y a qu’à voir les foules dans nos meetings et comparer avec celles des rassemblements du MSM. Mais en même temps, nous devons être vigilants. Que vont-ils faire dans une semaine, c’est une appréhension! Car leur objectif est qu’il faut absolument barrer la route à Navin Ramgoolam.

Savez-vous qu’avant les élections de 1995, alors qu’il était clair que nous allions remporter les élections, SAJ a appelé un conseil des ministres spécial avec pour seul sujet qu’il ne peut permettre à Ramgoolam et Bérenger de remporter ces élections. Il a expliqué avoir parlé à SGD pour enclencher une bagarre raciale afin que lui puisse imposer l’état d’urgence dans le pays et ainsi renvoyer les élections. Quatre ministres se sont opposés à cette décision: Kailash Ruhee, Sithanen, Glover et Nababsing. Par la suite, Duval m’a confirmé cela. Voilà de quoi ils sont capables au MSM. Cela veut dire que ces gens-là vont s’accrocher au pouvoir à n’importe quel prix. Je l’ai déjà dit, je sais qu’on a même envisagé de m’assassiner. Et pas une fois, à trois reprises, mais j’ai été protégé. Ce sont des gens qui ne vont pas s’arrêter là, s’ils sentent que le terrain est en train de glisser rapidement. C’est pourquoi nous devons être très vigilants et ne pas revivre 1991 où des urnes avaient été retrouvées dans les champs de cannes. Autre chose plus frappante pour ces mêmes élections: il y avait plus de votes que de votants au no 16 où SGD était candidat. Comment expliquer cela? Dans ma tête, ce qui s’est passé est clair. Il faut être très vigilant car ces personnes sont dangereuses et rien ne les arrêtera.

   Pour rester dans les pronostics, il n’y aura donc pas de hung Parliament à l’horizon, selon vous?

Je ne crois pas en un hung Parliament.

   Vous avez aussi dit que vous n’entendiez pas négocier avec Paul Bérenger pour un partage du poste de Premier ministre en cas de hung Parliament. Pourtant, aux dernières élections, vous lui aviez carrément proposé le poste de Premier ministre pour cinq ans. 

Avec des pouvoirs très réduits de Premier ministre! C’aurait été un partage, c’aurait été une bonne chose. Mais tout cela est derrière nous. Il faut dire que je n’ai aucun problème personnel avec Paul Bérenger, mais nous sommes des adversaires politiques.

   Entre Paul Bérenger et Pravind Jugnauth, lequel est votre véritable challenger à ce jour?

Paul Bérenger lui-même pense qu’il sera le King Maker. L’adversaire principal du PTr et des Mauriciens, c’est Pravind Jugnauth, un homme dangereux pour le pays. La preuve c’est qu’il ne s’attaque qu’à moi car il sait que je suis l’homme à abattre. C’est pourquoi il m’attaque systématiquement tous les jours avec ses fake news, deepfake, etc. Car il sait que je suis le seul à pouvoir lui barrer la route.

   En cas de victoire, beaucoup appréhendent que vous ne soyez un Premier ministre revanchard. Qu’avez-vous à dire à tous ceux qui redoutent cela?

Le pays a connu cinq ans de traumatisme. Voyez où la politique de vengeance du MSM nous a menés aujourd’hui : faillite économique, faillite sociale, rien ne marche. On ne peut pas retourner au pouvoir avec une politique de vengeance. Ce n’est pas mon but. Il nous faut surtout redonner confiance non seulement à la population mais également aux investisseurs. Il faut refaire les institutions car aujourd’hui, hormis le judiciaire, il n’y a pas une seule institution indépendante.

   Quel est votre plan pour remettre certains secteurs sur les rails, comme le tourisme, la canne et le textile, fragilisés ces dernières années? 

L’économie de Maurice est fragilisée. Tous les secteurs – la canne, le textile, le tourisme, le secteur financier – sont sous respiration artificielle. L’environnement s’est dégradé, la saleté est partout. Il n’y a aucune politique écologique. Ils ont tout gâché. Voyez, ce n’est pas un hasard que nos voisins disposent d’un tourisme accru et que Maurice en est train de baisser. Ils n’ont rien compris et ont adopté une politique désastreuse. Comme pour les autres secteurs. Ils ont fait une grosse bêtise quand ils ont accepté de prendre l’argent pour le tramway et de laisser tomber le secteur financier de l’off-shore qui faisait une croissance de 15%. J’avais prédit cela à l’époque et aujourd’hui, nous voyons le résultats. Il faut trouver des solutions pour innover. Nous devons aussi redémarrer le programme Maurice Ile Durable mis dans un coin. Il y a du pain sur la planche pour remettre le pays sur pied.

   Un message particulier à l’électorat avant le scrutin?

L’enjeu est très clair pour moi. Les Mauriciens ont un choix. Pendant cinq ans, nous n’avons jamais vu autant de népotisme, d’abus de pouvoir et d’abus de l’appareil de l’État. Le peuple aura à décider s’il souhaite continuer avec le même système ou, au contraire, tourner la page et doter le pays d’une révision du modèle de gouverner, du modèle économique, du  modèle social et du modèle démocratique. Mon message est limpide: il y a un choix à faire entre deux méthodes différentes pour gouverner et deux méthodes pour faire les choses. Et le choix est clair. Si nous ne faisons pas attention et que, par malheur, ces gens-là remportent les élections, réalisez ce qu’ils feront après. Ce sera la répression, le règne de la terreur, des méthodes antidémocratiques. Les fausses charges contre les adversaires vont continuer… Le choix est entre un clan familial qui protégera son clan et une alliance avec laquelle tous les Mauriciens ont l’espoir de vivre dans une société libre, démocratique, et où la méritocratie primera.