La pandémie de COVID-19 bouleverse le monde dans des proportions jusqu’ici inimaginables. C’est dire qu’elle appelle à un changement total de paradigme.

De fait, le grand paradoxe de cette situation est qu’elle nous appelle à comprendre, accepter  et pratiquer le fait que nous devons, pour le moment, renoncer à des habitudes que nous croyions immuables et à ce que nous considérions comme des libertés et des droits fondamentaux. C’est grave. Cela ne va pas de soi. Et c’est pour cela qu’il importe de mesurer à quel point, en ces temps de crise, l’information et la communication claires et précises sont de première importance.

Il est un fait désormais avéré que le respect strict du confinement est aujourd’hui le meilleur moyen de contrer la dissémination trop rapide du virus, et ainsi de permettre à nos divers services de soins de faire face en n’étant pas submergés. C’est le confinement total qui a permis à la Chine de s’en sortir après trois mois.

En Italie, l’épidémie s’est manifestement répandue à vitesse grand V à la faveur de la culture latine du rassemblement et de la fête commune.

En France, le président Emmanuel Macron s’est scrupuleusement abstenu de prononcer le mot « confinement », sans doute pour ne pas antagoniser une population connue pour sa défiance « révolutionnaire » et son attachement à une certaine conception de la « liberté ». Le président français a par contre utilisé, à plusieurs reprises, un martial « Nous sommes en guerre », pour galvaniser. Expression reprise chez nous, avec moins de punch toutefois, par Pravind Jugnauth, curieusement engoncé dans une veste bleue qui semblait, littéralement, avoir été taillée trop large pour ses épaules…

En Allemagne, Angela Merkel s’est, elle, manifestement refusée à utiliser le mot guerre. Une référence qui, en Allemagne, reste associée au nazisme et qui n’est donc pas susceptible de rassembler. Le mercredi 18 mars, la chancelière allemande a fait une allocution solennelle, faite de force, de sensibilité et d’empathie, où elle reconnait ce qu’il peut y voir de difficile dans le fait d’accepter les restrictions aujourd’hui imposées.

“Pour quelqu’un comme moi pour qui la liberté de voyage et de circulation a été un droit  durement acquis, de telles restrictions ne peuvent être justifiées que par une nécessité absolue”, a expliqué Angela Merkel, qui a grandi dans l’ancienne Allemagne de l’Est communiste. “Dans une démocratie, elles ne devraient jamais être décidées à la légère et seulement de façon temporaire. Mais elles sont en ce moment indispensables pour sauver des vies”, a fait valoir la dirigeante allemande. «Nous sommes une démocratie. Nous ne  vivons pas de la contrainte, mais du savoir partagé et de la coopération».

On peut ressentir de l’exaspération, voire de la colère, à voir des Mauriciens s’agglutiner sur les marchés, les foires et dans les supermarchés, alors que le confinement a été décrété à compter de vendredi matin 6h. Mais il faut aussi prendre en compte que la communication gouvernementale autour de ce confinement a été désastreuse, et que ce désastre a des conséquences.

Nous avons eu des semaines pour nous préparer à l’arrivée du virus chez nous, au vu de ce qui se passait depuis janvier dans le monde. Pourtant, quand les premiers cas sont déclarés jeudi dernier, c’est clairement l’affolement. Le Premier ministre en fait l’annonce à 22h passées, en donnant clairement le sentiment qu’il ne sait pas exactement ce qui se passe. Le lendemain, il annonce une conférence de presse pour 14h30, qu’il annule à 16h30, pour annoncer une allocution à la nation à 20h, qui finit par passer à près de 22h, pour annoncer un confinement à partir de 6h le lendemain matin.

Comment amener une adhésion à des consignes chez une population si elle a le sentiment qu’on ne lui dit pas la vérité et que ses leaders ne savent ni quoi dire ni quoi faire ?

Comment ne pas comprendre que cette attitude désordonnée fait monter, au sein de la population, un sentiment d’inquiétude, qui laisse place à toutes les spéculations, rumeurs, et attitudes à leur tour désordonnées, comme le panic buying ! L’esprit humain est programmé pour se protéger en cas de danger imminent. Et quand l’instinct de protection est suractivé, cela provoque une diminution de la circulation sanguine dans le cerveau. Donc une capacité diminuée à raisonner. C’est dire qu’avant de demander à une population d’être raisonnable, de ne pas se ruer pour acheter de la nourriture et de rester chez elle, il faut aussi lui donner les moyens non seulement d’entendre cet appel mais aussi d’y réagir positivement, ce qu’elle ne peut pas faire si on lui donne des raisons de paniquer. Et il faut accepter de prendre en compte que nous ne sommes pas égaux face à la peur de manquer, mais aussi dans le fait de manquer déjà…

Il n’y a pas que ce virus qui est inédit : il y a aussi le paradoxe de faire comprendre que, comme le dit Angela Merkel, «pour le moment, c’est seulement en gardant ses distances que l’on prend soin des autres». De faire comprendre que contrairement à tout ce qu’on nous a dit jusqu’ici, la solidarité, aujourd’hui, c’est de se mettre à distance des autres, de s’enfermer chez soi. De faire intégrer que nous pouvons être une menace mortelle pour ceux que nous aimons, parce qu’un mal invisible rôde et que n’importe qui peut en être le vecteur en ayant l’air en parfaite santé.

“Facing a global pandemic, every nation needs a new contract, signed between its politicians, businesses and the public”, affirme Zou Yue, présentateur de CGTN à Beijing.

Malgré sa proximité avec la Chine, Taïwan a jusqu’ici réussi à bien contenir l’avancée du virus. Cela grâce à la mise en place d’un plan incluant des contrôles stricts aux frontières, des identifications en utilisant la technologie numérique et le big data, la mise en quarantaine, la collaboration entre partis politiques, l’éducation du public, la lutte contre la désinformation. “Transparency was critical and frequent communication to the public from a trusted official was paramount to reducing public panic.”

Il est donc aussi de notre prérogative de demander à nos dirigeants de prendre pleinement conscience de la nécessité d’assumer leur rôle pour permettre à la population d’adhérer aux consignes données et de prendre en charge son rôle capital pour assurer le ralentissement de la transmission du virus en se confinant. En ne générant pas la panique et l’inconfiance. En informant et communiquant de façon claire et régulière. En adoptant fermeté et empathie. En ralliant l’ensemble du pays non dans une guerre mais dans une construction commune.

Hier, Dr Catherine Gaud, a sans doute eu les mots les plus justes : « Ce qui est important c’est que la population fasse preuve de responsabilité, comprenne qu’elle est une partie fondamentale de la prise en charge du virus. Si le peuple mauricien s’aime lui-même et aime les autres, si les précautions sont correctement appliquées, il n’y aura pas de catastrophe à Maurice. Ce n’est pas un acte de défiance, c’est un acte d’amour, c’est un acte de solidarité qu’on demande aux gens ».

La question étant aussi de savoir comment on replace la notion d’amour solidaire dans un monde qui nous a encouragés au matérialisme, à l’égoïsme, et à la satisfaction immédiate de nos besoins et envies. Un monde où 26 personnes détiennent plus de richesse que la moitié de l’humanité…