Lorsque j’ai pris conscience jeudi dernier sur le parvis d’une grande surface d’un faubourg de Port-Louis que je devais écrire une nécrologie sur Jean-Claude Sauzier, je ne vous cache pas que mes doigts ont commencé à trembler. La dernière fois que j’ai eu cette étrange et désagréable sensation fut en septembre 2011 lorsque j’avais appris la mort d’un collègue, d’un mentor mais surtout d’un ami Yves Fanchette. Après avoir ruminé sur moi-même et surtout chercher à trouver vainement la bonne personne à qui confier cette tâche ingrate, mais ô combien importante, j’ai fini par décider d’écouter la voix d’un sage. Cette voix me disait l’importance d’un tel exercice pour moi que d’aller chercher à en savoir plus sur Jean-Claude Sauzier et de le partager.
Je l’avoue volontiers, Jean-Claude Sauzier je ne le connais pas personnellement. Ma seule et unique rencontre avec cet homme remonte à aussi loin que décembre 1999, lorsque l’Association des Journalistes Sportifs de Maurice lui avait décerné le prix du sportif du siècle. Je revois encore Shan Ip, alors responsable de la rédaction sportive de Week-End, m’expliquer pourquoi le nom de Jean-Claude Sauzier figurait sur la liste des nominés. Malgré mes dix ans de métier à cette époque, il a eu bien du mal à me convaincre.
La première fois que j’ai entendu parler de Nano Sauzier c’était en 1985 devant la télé en noir en blanc ma famille, en train de découvrir ce qu’est une cérémonie d’ouverture des JIOI. Lorsque la silhouette longiligne de cet homme tout de blanc vêtu a fait son apparition au stade George V, le flambeau à la main pour aller allumer la vasque des JIOI, j’avais compris une chose: Nano Sauzier était un homme important, parce qu’on ne donne pas à n’importe qui ce privilège ultime. Mais pas autant qu’aujourd’hui où j’ai pu prendre la plaine mesure de l’accomplissement du sportif qu’a été Nano Sauzier. Le métier a aussi permis à construire le mythe.
Donc écrire sur le sportif mauricien du siècle, qui a quitté ce monde mardi dernier sur la pointe des pieds à l’âge de 80 ans après une longue maladie, n’allait pas être une mince affaire. Nano Sauzier, c’est ainsi je l’ai toujours entendu parler de lui, était non seulement un mythe, mais aussi bien de son vivant une légende. Cependant, l’histoire de cet homme aussi fabuleuse qu’elle soit a été très peu racontée ou écrite et le sportif qu’il a été n’a jamais été utilisé comme exemple, ni même comme modèle.
Toujours faire?honneur au pays
Pourtant ce solide gaillard de plus de 2 mètres fut tour à tour athlète, tennisman, footballeur, basketteur puis golfeur. Le peu d’écrits qui existe dans nos archives sur cet homme laisse tout de suite comprendre qu’il n’a jamais cessé durant sa carrière de sportif de faire honneur au pays. Ni n’a-t-il jamais cessé pratiquer un sport. C’était toute sa vie. Du reste dans un entretien accordé à Jean-Yvan Maréchal le 11 novembre 1994, il a eu cette phrase qui traduit dans une très large mesure la vie de ce sportif dans l’âme: «L’adversité m’a donné un potentiel physique et moral qui m’ont permis de faire plusieurs disciplines à un niveau acceptable à mon époque. J’adorais le sport… je l’adore toujours.»
On comprend aussi bien que le sport c’était sa drogue. Quand il n’était plus en mesure de faire des extensions de main sur une pelouse, quand il ne pouvait plus dribller sur un terrain de basket, quand il ne pouvai plus sauter les haies ou quand il ne pouvait plus frapper avec sa raquette, Nano Sauzier trouva le moyen de rester en contact avec le sport notamment dans une discipline qui était à sa portée physique et mental: le golf.
Nul doute que c’est un homme qui a fait honneur à cette République de Maurice, qui n’a pas su le considérer à son digne rang. Pourtant cette même République de Maurice a tant besoin d’homme comme lui pour la diriger et l’inspirer. Nano Sauzier n’était pas de ces hommes ou de ces sportifs de haut niveau qui de nos jours réclament à cor et à cri des deniers pour leurs efforts, souvent sans résultats. Il était d’abord et avant tout honnête dans sa vie de sportif.
C’est un athlète qui était tombé dans la marmite sportive très jeune. A l’âge de 5 ans, dit-on, lorsqu’il reçut de son père une raquette de tennis. Du reste, cette discipline apportera la reconnaisance au niveau de l’océan Indien lorsqu’il remporta une médaille d’or (double hommes avec Herbert Couacaud) et une médaille de bronze (simple hommes) lors des 1ers Jeux des Iles en 1979 à La Réunion. Toutefois, la carrière sportive de Nano avait vraiment commencé lorsqu’il partit faire ses études en Afrique du Sud. Dans ce pays, même encore aujourd’hui, on n’y fait pas des études sans pratiquer le rugby.
C’est sans doute à ce sport qu’il doit son physique de body-builder. Lorsqu’il retourna à Maurice à l’âge de 19 ans après le décès de son père, après avoir passé 7 ans dans une Afrique du Sud de 1954 où l’apartheid des Malan, Strijdom et de Verwoerd du National Party régnait, Nano Sauzier était sans aucun doute déjà un autre homme. Le sport sera pour lui la voie de la reconstruction. Mais ce sera surtout une occasion pour une île Maurice rongée par les débats sur l’indépendance de connaître un sportif de grand talent. Mais surtout un sportif de grand coeur.
Gardien de but exceptionnel
Athlète, il prendra à son compte le record de Maurice du 110m haies. Avec ses amis du Dodo et des Faucons, il monta une équipe de basketteurs qui prit comme nom les 7 Nains. Pourtant comme lui, tous les amis de son équipe faisaient plus de 2m et les équipes portlouisiennes de l’époque Dragon, Attila n’y ont vu que du feu. Toutefois ce sera le football qui lui permettra de construire le mythe Nano Sauzier.
Alors qu’il ne jouait dans aucune formation en 1956 l’entraîneur de la sélection nationale d’alors, Joseph Leroy l’invite à intégrer l’équipe pour un match contre Madagascar, que Maurice gagnera par deux buts à zéro. De par sa taille, c’était comme une évidence que le poste de gardien de but lui était destiné. Un poste dans lequel Nano Sauzier a fait preuve d’excellence. A tel point qu’il était devenu l’incontournable, le gardien du fort et la clé de voûte de cette équipe de Maurice jusqu’à sa qualification en 1974 à la phase finale de la Coupe d’Afrique des Nations sous la houlette du regretté Mamade Elahee.
Au sein de cette grande équipe de 1974 où il y avait encore les stigmates et les plaies de la « bagarre raciale »?de 1968, Nano Sauzier a su rassembler autour de lui. Pourtant les fortes têtes,il y avait, à l’instar des José Desvaux, Michael Glover ou autres Parmanand Ramchurn. La facilité et l’aisance qu’il a démontrées tout au long de sa carrière de sportif de s’intégrer là où c’était impossible pour d’autres démontre à quel point Nano Sauzier était un homme extradordinaire. Ceux qui l’ont côtoyé disent que le communaliste n’a jamais était sa tasse de thé.
Gardien de but, au sein de l’équipe du Dodo, il était celui que les attaquants des autres formations craignaient le plus. Ses exploits nn?nn sur la pelouse du stade George V sont aujourd’hui contés comme des légendes.
De Nano Sauzier, il restera aujourd’hui que des images. Pas beaucoup cependant, mais des images fortes en émotion. L’allumage de la vasque des 2e JIOI de 1985, son défilé le jour de l’indépendance le 12 mars 1968 au Champ de Mars aux côtés du regretté Ram Ruhee et Ismaël Itoola avec le drapeau de la défunte MSA (photo que nous publions) ou encore sa consécration comme le sportif du siècle par la défunte Association des Journalistes Sportifs de Maurice.
Mais l’image que me laisse aujourd’hui Nano Sauzier, c’est celle d’un Mauricien, un vrai. Sans doute, en tant que journaliste, j’ai commis l’erreur de n’avoir pas cherché à mieux connaître Nano Sauzier de son vivant. Mea culpa…
« Big-up » toutefois pour cet homme qui sans avoir à crier sur tous les toits à su donner l’exemple. Un pas que devraient suivre beaucoup de nos sportifs d’aujourd’hui.
À tous ceux que ce deuil afflige, surtout à son épouse Gilberte et ses trois fils, la rédaction sportive de Week-End présente ses sincères condoléances.