Elle grave l’émancipation féminine dans la pierre et chante la liberté de la femme aux couleurs de Gauguin. Neermala Luckeenarain anticipe sa retraite prochaine comme responsable du département Gravure de l’école des beaux-arts du Mahatma Gandhi Institute. Elle aspire à un autre stade après plus de trente ans d’enseignement des techniques de gravure et d’impression. Elle nous livre son parcours, de Rose-Hill à Bombay, à l’aide d’un dessin.
Des traits d’encre marquent irrévocablement le papier. Neermala Luckeenarain est rompue à un art qui n’admet pas l’erreur. Lors de l’entretien avec Scope, elle utilise la plume pour esquisser une image représentative de son parcours d’artiste et de chargée de cours à l’école des beaux-arts du Mahatma Gandhi Institute (MGI).
Entre deux traits, elle avoue mieux s’exprimer avec une aiguille ou un burin appuyé sur une plaque de zinc ou pour graver dans du vinyle ou dans du bois et dans la pierre. Ces supports seront des matrices enduites d’encre et permettront une reproduction à multiples tirages imprimés sur papier, ou du tissu utilisé dans des installations ou d’autres créations.
Choix.
Neermala Luckeenarain lève ses yeux verts du dessin pour répondre aux questions. Si elle n’avait pas été artiste-peintre spécialisée dans la gravure depuis plus d’une trentaine d’années, elle serait sans doute spécialiste en géographie. Elle souhaitait entreprendre des études tertiaires dans cette discipline à Calcutta. C’était son premier choix au mitan des années 1970, mais “ma maman a voulu que j’étudie les beaux-arts. Depuis que je suis petite, je montrais un talent pour le dessin. Je dois ce que je suis aujourd’hui à ma mère, qui a su faire le bon choix pour moi”.
À l’époque, plus qu’aujourd’hui, étudier les arts plastiques n’était pas perçu comme un choix judicieux. Neermala Mareeachalee s’envolera pour Bombay, à l’issue de ses études secondaires au Couvent de Lorette de Rose-Hill. Elle se souvient de sa prof de dessin d’alors : Jacqueline Morin, auprès de qui nul autre que Serge Constantin prenait conseil. Pendant les vacances, la jeune Neermala se rendait chez mademoiselle Morin à rue Edward VII, où elle passait du temps à dessiner. Seulement quelques rues de Rose-Hill les séparaient.
Les traits d’une femme commencent à naître sur le papier. On distingue un bijou oriental.
Matrice.
À vingt ans, cette âme d’artiste s’épanouit en Inde et acquiert un savoir-faire pendant six années passées à la Jamshedji Jeejeebhoy School of Arts. Une institution reconnue en Inde, notamment pour ses critères stricts de sélection. Un chargé de cours, Paul Choakohli, suggère à l’étudiante mauricienne de s’orienter vers des études de gravure. Une discipline alors inconnue à Maurice. Elle offre des possibilités de matières et de renouvellement de couleurs. La gravure permet également une édition multiple sous presse. La matrice encrée imprime sur du papier. Une technique connue comme la taille-douce.
À quelques mois de son arrivée à Maurice, Neermala Luckeenarain prend de l’emploi au Mauritius Institute of Education (MIE) avant de rejoindre le MGI comme chargée de cours en histoire de l’art et en gravure.
Le dessin prend forme. C’est une femme. Une femme indienne. Une coolie, vraisemblablement.
Femme.
Dans les années 1980, le thème de prédilection de l’artiste est la liberté de la femme. Au cours des années 1990, l’inspiration est puisée du thème de l’immigration au travers de l’Aapravasi Ghat. Dans les années 2000, Neermala Luckeenarain poursuit ses travaux sur la femme.
La couleur est la ligne conductrice d’une période à une autre. “On a dit, lors de mes études, que j’étais influencée par Gauguin; on a dit la même chose lors de ma première exposition de gravures et de peintures à la galerie Max Boullé en 1980.”
La condition féminine sous-tend les créations de Neermala Luckeenarain. Elle est en passe de terminer ses travaux de recherche sur les femmes artistes mauriciennes des années 1950.
La responsable du département Gravure à l’école des beaux-arts du MGI promène ses yeux sur les élèves à l’oeuvre dans l’atelier. Atelier devenu le sien au fil des années, mais elle s’apprête à laisser ce lieu où elle a formé des générations de jeunes au tempérament artistique. Elle a aussi officié de manière ponctuelle à l’école supérieure des beaux-arts à La Réunion.
Projets.
La retraite prochaine de la chargée de cours est annoncée; pas celle de l’artiste. D’autres projets sont à venir. “J’ai un grand atelier à la maison et pas mal de gens, dont des artistes de La Réunion, voudraient collaborer avec moi. J’aimerais aussi travailler avec des étudiants étrangers.” Elle envisage de mettre sur pied une école de gravure. Après plus de trente ans dans l’enseignement, Neermala Luckeenarain veut passer à autre chose et travailler avec des graveurs de niveau. “Cela dit, je suis contente d’avoir dispensé des formations à des jeunes qui sont maintenant enseignants d’arts plastiques dans des collèges, et d’avoir fait connaître la gravure sur le plan national.”
Pendant l’entretien, Neermala Luckeenarain a dessiné un portrait de femme pour retracer en quelques traits son parcours d’artiste. “J’ai rendu hommage à la femme durant toute ma vie d’artiste.” Elle a démarré sa carrière avec la liberté de la femme. S’ensuivra le thème de l’immigration indienne.
C’est une femme qui ne se cache plus derrière les rideaux. Elle s’affirme avec sérénité, sans rien dénaturer de sa féminité…