Nicolas Von Mally, leader du Mouvement Rodriguais, et ancien ministre et ex-Minority Leader de l’Assemblée régionale de Rodrigues, sort de son mutisme et commente l’actualité politique et sanitaire à Rodrigues à la veille de la présentation du budget par le chef commissaire, Serge Clair, demain. Ses propos au Mauricien.

Loin des urgences liées aux fonctions de Minority Leader de l’Assemblée régionale de Rodrigues, comment avez-vous vécu le confinement dans l’île ?

Très tranquillement. L’occasion pour moi de replonger dans la lecture. Je me suis occupé de mon petit jardin. Et surtout de maintenir le contact avec les amis et les membres de la famille à travers les réseaux sociaux tels que WhatsApp et autres. Et j’ai également réfléchi sur les solutions à combattre le COVID-19.

Quelle est votre évaluation de l’action des autorités régionales sur le terrain en cette période de pandémie ?

Je pense qu’au départ les autorités régionales n’avaient pas pris du tout le virus au sérieux. Par exemple, j’avais posé une interpellation lors de l’avant-dernière séance de l’Assemblée régionale en tant que Minority Leader. Quand j’avais demandé à Simon-Pierre Roussety s’il avait acheté assez de masques et d’équipements pour combattre le virus, il m’avait tout juste dit de ne pas être pessimiste et de ne pas alarmer la population. Mais quand la menace s’est fait sentir, le gouvernement régional a été pris de court. À Maurice, lorsqu’il y a eu les premiers cas, nous avons proposé l’arrêt des vols entre Rodrigues et Maurice. Le chef commissaire, pour la première fois de sa vie, a invité tous les membres du gouvernement et de l’opposition pour des échanges. Et nous avons proposé que le bateau qui assure le cabotage entre Maurice et Rodrigues soit décontaminé au départ de Maurice et décontaminé à son arrivée à Port-Mathurin. Donc, il fallait le bloquer de là. Mais force est de constater que, jusqu’ici, le gouvernement régional ne prend pas les choses au sérieux, car on n’entend rien part rapport à comment nous allons reprendre la vie normale et surtout comment on va protéger Rodrigues. Je ressens la colère des opérateurs touristiques qui affirment que leurs doléances n’ont pas été prises en compte. Est-ce que le chef commissaire, qui est le commissaire des Finances, de l’Éducation et du Tourisme, brasse trop de responsabilités, mais il peut cependant déléguer quelques responsabilités ou mettre en place des comités pour gérer les crises liées au COVID-19…

Mais il n’y a eu aucun cas de COVID-19 à Rodrigues. Sommes-nous cependant hors de danger ?

Le virus est partout dans le monde, c’est une pandémie. Tôt ou tard, le virus arrivera à Rodrigues. Le pays est toujours à risque, il suffit juste de baisser la garde. Il faut continuer de prendre des précautions au port et à l’aéroport, surtout si on n’arrive pas à trouver un vaccin. Même si cela va énerver les gens, il faudra prendre toutes les précautions possibles. Des pays tels que l’Allemagne, l’Amérique et la Chine essayent de trouver un vaccin. Je crois que cela peut même prendre des années avant d’en trouver. Mais pendant ce temps, il faut bloquer le virus en contrôlant bien l’accès au port et à l’aéroport.

Quelles seront les répercussions de cette crise sur l’économie de Rodrigues et ses entreprises, en particulier sur le secteur touristique ?

Ce sera catastrophique. Il faut accompagner les entreprises qui dépendent du tourisme. Par exemple, durant les années 1970, après l’Indépendance, il y a eu le boom sucrier suivi de la récession. Les ressources avaient été mal gérées. Face à la crise, le gouvernement a dû dévaluer la roupie. Puis, durant les années 80, le secteur du textile a ouvert la porte au progrès. Puis, l’essor dans le secteur des services financiers.

Et là, une fois la récession corona là, l’île est dans une situation vulnérable. Et là, ce qui se passe à Maurice, c’est un manque de préparation. On ne savait pas qu’il y aurait une récession pareille, qu’il y aurait le COVID-19. La caisse de Maurice est presque vide, alors qu’à Rodrigues on aurait pu utiliser le Chief Commissioner’s Relief Fund pour aider les entreprises touristiques durant ces temps durs.

Est-ce que le gouvernement régional a même pensé à mettre en place un fonds afin d’aider les taxis, les auberges et autres qui vont vers la faillite ? Et comme Rodrigues est une petite île, je ne crois pas qu’on aura besoin d’une grosse somme d’argent. C’est une occasion pour nous de mettre plus d’argent dans le secteur productif.

Au lieu de dilapider les fonds publics à construire des centres communautaires dans chaque village, des routes et des infrastructures non productives, on aurait pu investir dans l’agriculture. Ils ont construit un centre social à Rs 18 millions, au lieu de réservoirs comme nous l’avions suggéré. Augmenter la productivité agricole dans l’île. Le MR a quitté le gouvernement avec 10 tracteurs, il ne nous reste aujourd’hui qu’un tracteur. Alors pourquoi ne pas avoir renforcé le Mechanical Pool ? En ce moment, Rodrigues aurait dû être déjà autosuffisante d’un point alimentaire. Mais hélas…

Que préconisez-vous pour le redémarrage des activités économiques dans l’île ?

Je suggère que l’on se tourne vers l’agriculture, l’aquaculture et que chaque habitant de l’île bénéficie d’un bassin pour contenir l’eau. Entre parenthèses, je suggère une meilleure gestion de l’eau. Ce sera une façon pour l’île de devenir autosuffisante. Rodrigues peut devenir le grenier qu’il était avant. Il faut que le gouvernement régional fasse de son mieux pour que Rodrigues devienne autosuffisante. Il y a également l’urgence d’un fonds spécial pour venir en aide aux PME de l’île durant cette période de crise.

Votre réaction par rapport à la déclaration du ministre des Finances concernant le Wage Assistance Scheme ?

Soit Rodrigues fait partie de la République de Maurice, soit Rodrigues n’en fait pas partie. Il faut mettre un terme à cette ineptie. Il n’y a pas de République de l’île Maurice. Mais il y a la République de Maurice qui inclut Maurice, Rodrigues, Agalega, les Chagos, Saint Brandon et Tromelin. J’invite le Premier ministre à reprendre le ministre des Finances et revoir ce qu’il a dit, notamment que le Wage Assistance Scheme ne concerne pas Rodrigues. Que le ministre des Finances se ressaisisse et présente ses excuses à la population de Rodrigues. On peut aider Rodrigues en créant un fonds est une fois que l’économie redevienne à la normale, ceux qui en auraient bénéficié pourront renflouer ce fonds.

Rodrigues va présenter son budget en cette fin de semaine. Quelles devraient être les priorités du jour ?

La priorité doit être la sauvegarde des emplois pour aider ceux qui sont en difficulté, le secteur touristique surtout. Deuxièmement, il faut mettre l’accent sur l’agriculture et l’aquaculture pour que Rodrigues devienne productive. Que des dispositions soient prises pour préparer les champs et pour un accès à l’irrigation pour la communauté des planteurs. Rétablir les nurseries agricoles et les démonstrations plots qui ont été laissés à l’abandon. Et les arbres fruitiers ?

Pensez-vous que c’est une bonne idée de reprendre les vols sur Rodrigues le mois prochain ?

S’il n’y a plus de cas de COVID-19 à Maurice, pourquoi pas, mais si le virus continue à attaquer la population mauricienne, je pense que c’est mieux d’attendre un peu. Et aussi de prendre les mesures sanitaires strictes dès l’arrivée du premier vol.

Un commentaire à faire sur le rapport d’audit ?

Le rapport d’audit constitue une honte pour l’OPR. Ce rapport démontre leur flagrante incompétence. Chaque année, ils reçoivent un budget et ils ne génèrent aucun profit. C’est une occasion pour le gouvernement régional de se ressaisir. Ils ont construit une usine de café de Rs 40 M sans vraiment avoir une production conséquente de café pour soutenir cette unité. Pourquoi ne pas inviter la population à planter elle aussi et vendre son café à l’usine qui sera bientôt fonctionnelle ? Cette usine est le reflet de comment le gouvernement régional opère, ils n’ont aucune vision économique.

La production de produits à base de limons est aussi déplorable. Si vous vous rendez sur place pour vous en procurer, ce n’est pas sûr que vous en aurez, et pourtant, chez certaines personnes, des limons pourrissent sous des arbres. Comment qualifie-t-on une telle gestion de nos ressources ? Au lieu que le commissaire de l’Environnement décide de reboiser la pente entre Petite-Butte et Gravier, il s’attarde à mettre en place des lois ridicules telles que rendre illégale l’importation de fleurs en plastique que les Rodriguais n’utilisent que très peu, plus pour un décès. Il pourrait faire construire des terrasses et faire que cette terre soit cultivée et rendue productive. C’est une honte, avec de tels politiciens sans vision, Rodrigues n’ira jamais de l’avant. C’est une occasion pour se reprendre et apprendre à faire fructifier les fonds que Maurice nous alloue chaque année.