Le Minority Leader à l’Assemblée régionale de Rodrigues, Nicolas Von Mally, était à Maurice la semaine dernière pour rencontrer le Premier ministre, Pravind Jugnauth, ainsi que les dirigeants politiques de l’opposition. Il considère que le chef commissaire, Serge Clair, aurait dû démissionner de ses fonctions après que son nom a été mentionné dans le rapport de la commission d’enquête sur la drogue. « Je suis certain que si une autre personne était en cause, le chef commissaire lui aurait demandé de démissionner », affirme Nicolas Von Mally. Dans un entretien accordé au Mauricien, il passe en revue la situation économique à Rodrigues qui, selon lui, n’a pas connu suffisamment de progrès. Concernant l’autonomie de Rodrigues, Nicolas Von Mally considère que l’expérience acquise par Maurice et Rodrigues dans le cadre de la République peut être partagée avec des pays étrangers.

Nicolas Von Mally, vous êtes très actifs sur le plan politique ces dernières semaines à Rodrigues et à Maurice. Qu’est-ce qui se passe exactement?

C’est surtout la publication du rapport Lam Shang Leen qui a tout déclenché. Lorsque quelqu’un veut se faire passer pour un mouton et se révèle être un loup déguisé, cela déçoit beaucoup de personnes. C’est ce qui se produit actuellement à Rodrigues. Le fait qu’un policier arrête un trafiquant de drogue et qu’au lieu de le décorer, une pression est exercée sur lui pour qu’il soit transféré trois fois de suite choque beaucoup de personnes et il est de notre devoir de dénoncer ce qui s’est passé. En tant que membre de l’opposition, je joue le rôle qu’on attend de moi et je dénonce ce genre de chose, d’autant que, depuis longtemps, cela se produit dans l’île. Il est difficile d’avoir des preuves pour soutenir ce genre d’accusation. Le juge Lam Shang Leen, qui est une personne droite et neutre et qui n’aurait pas hésité à me critiquer, a découvert cela aux termes d’une enquête. C’est la raison pour laquelle nous estimons que le chef commissaire doit prendre ses responsabilités.

Le chef commissaire a signifié son intention de contester ces remarques… N’est-ce pas ?
Autant que je sache, à Maurice, pour moins que cela, un ministre ainsi que le “Deputy Speaker” ont soumis leur démission et le ministre propose même de réclamer une “judicial review”. C’est tout à leur honneur. Au niveau du MR, lorsqu’un chef commissaire avait eu maille à partir avec la justice, on lui avait demandé de soumettre sa démission. Il l’avait fait. On dirait que, pour Serge Clair, c’est le juge Lam Shang Leen qui doit soumettre sa démission. Je pense que le chef commissaire doit donner le bon exemple. C’est l’image de Rodrigues qui est ternie. Le président de la commission d’enquête n’a pas attaqué Serge Clair directement. Il s’est attaqué à une institution, c’est-à-dire le bureau du chef commissaire. Le juge Lam Shang Leen considère que le seul cas où il y a eu ingérence politique dans le cas de trafic de drogue, c’est Rodrigues. C’est une mauvaise chose pour l’île.

Vous avez annoncé la présentation d’une motion de censure…

J’ai présenté une motion de blâme, qui sera débattue le 28 août. Je viens d’apprendre que l’OPR a déposé une motion de confiance en faveur de Serge Clair et que toutes les deux seront débattues en même temps le 24 août. Il n’y a pas de problème. Nous verrons.

L’OPR dispose d’une majorité et une victoire est acquise…

Il est encore trop tôt pour dire si Serge Clair est en majorité. Ce qui est intéressant, c’est que nous mettons les membres et commissaires devant leurs responsabilités car l’histoire les jugera. Nous questionnons la conscience de tout un chacun et considérons que c’est le principe qui doit juger et que c’est l’occasion pour ceux, qui ne sont pas en faveur de cette méthode, de manifester en élevant la voix et en votant en faveur de la motion de blâme contre le commissaire. Dites-vous bien que si c’était une autre personne qui avait été accusée, je suis certain que Serge Clair lui aurait demandé de partir. Lorsque cela lui arrive, il vient dire qu’il était un ancien prêtre, un ancien ministre et, à cause de cela, il est blanc comme neige. Il aurait dû donner l’exemple et respecter la démocratie. C’est une occasion pour les membres de la majorité de montrer qu’ils ne sont pas des moutons et des béni-oui-oui. L’image et la réputation de Rodrigues doivent être blanchies.

À vous entendre, on peut conclure que Rodrigues va vers une catastrophe. Pourquoi une telle conclusion ?

L’OPR est au pouvoir depuis 30 ans. Des petits développements ont été effectués par-ci par-là, mais il n’y a pas eu de développement économique. Rodrigues a eu son autonomie afin de démontrer la capacité des Rodriguais. En tant que Rodriguais, nous sommes contents de recevoir Rs 4 milliards ou Rs 5 milliards du gouvernement central. Mais il faut faire fructifier cet argent. Nous ne pouvons obtenir une telle somme et ne produire que pour Rs 20 M. Je suis en faveur de l’utilisation de l’argent mis à notre disposition pour faire avancer l’économie et montrer chaque année que nous contribuons à la caisse de l’économie nationale. Nous devons travailler main dans la main pour faire avancer la République de Maurice. Durant ces 30 dernières années, l’agriculture est en difficulté et la pêche est dans une situation difficile. L’aéroport et le port attendent toujours d’être développés. Au contraire, nous observons une politique des petits copains. La loi n’est pas suivie scrupuleusement. Ce qui s’est passé nous montre comment Rodrigues est dirigée. Ena magouy anba anba. À la surface, tout se passe comme si de rien n’était. Il y a une hypocrisie terrible. C’est la raison pour laquelle nous avons déposé devant le CCID et avons déposé des dossiers sur lesquels des enquêtes devraient être entreprises. C’est pourquoi nous disons que Rodrigues avance vers la catastrophe.

Y a-t-il des cas qui doivent être traduits devant l’ICAC ?

Il y a des cas que nous avons déposés devant la police et devant l’ICAC mais nous n’avons rien entendu par la suite. C’est pourquoi nous avons choisi de nous entretenir directement avec le Premier ministre. Un autre exemple de catastrophe est le nombre de Rodriguais qui quittent Rodrigues pour s’installer à Maurice ou ailleurs comme l’Australie ou le Canada. C’est un signe important. L’autre jour, on avait fait une récolte record de limons, mais 90% de ces fruits sont restés sur le sol. Ce gouvernement n’arrive pas à vendre des produits de Rodrigues. Dans tous les pays, lorsque vous encouragez la population à produire, il faut les encourager à vendre leurs produits. Ce n’est pas le cas à Rodrigues. La saison des mangues arrive, vous verrez la quantité qui restera sous les arbres. Je me demande ce que fait le Rodrigues Trade and Marketing Company. À l’époque, nous avions cherché un marché pour tous les produits rodriguais. Tel n’est pas le cas en ce moment.

De temps en temps, on voit des foires rodriguaises à Maurice. Qui les organise?

Ce sont des particuliers qui le font. Mais la politique de marketing ne répond pas aux aspirations des planteurs. Nous vivons dans une République archipel. Ceux qui pratiquent la pêche au thon savent que les poissons migrateurs passent au nord d’Agalega. Or, les bateaux de pêche sont obligés de débarquer leur cargaison aux Seychelles avant que ces poissons soient transportés à Maurice. Pourquoi ne pas développer des infrastructures portuaires à Agalega avec des chambres froides adéquate ? Cela aurait été une façon de mettre à profit nous territoires. C’est la même chose à Rodrigues. Beaucoup de bateaux passent devant Rodrigues pour venir à Maurice. Pourquoi ne pas développer le port rodriguais et installer ne serait-ce que deux portiques à Port-Mathurin ? Une partie des marchandises aurait pu être débarquée à Rodrigues. C’est la même chose pour l’aéroport. Lorsqu’il y a des cyclones à Maurice, le port et l’aéroport sont bloqués. Pourquoi est-ce que l’aéroport et le port ne sont pas développés pour accueillir ces bateaux et ces avions ? C’est cela qu’on appelle “optimum use” du territoire. Toutes les îles du territoire mauricien doivent être développées adéquatement. Trop souvent, nous parlons de la République de Maurice. Cela n’existe pas car la République de Maurice comprend également Rodrigues, Agalega, Saint-Brandon et les Chagos. Il faut savoir comment utiliser au maximum ce bout de terres appartenant à la République. Sinon, nous passerons à côté de beaucoup de choses à un moment où on parle de l’économie bleue. Prenons, par exemple, la création d’une université à Rodrigues. Un site avait été choisi pour le développement d’une université tournée vers la mer avec l’aide de l’Australie, qui est avancé dans le domaine. Malheureusement, malgré le fait que les finances nécessaires avaient été obtenues pour développer ce projet, il a été abandonné par Serge Clair estimant que l’université est dépassée. Nous avons raté une occasion de permettre aux Rodriguais, qui n’ont pas les moyens financiers, de faire leurs études supérieures.

Beaucoup de Rodriguais viennent travailler à Maurice et se retrouvent comme squatters. Comment voyez-vous ce problème ?

C’est triste. Nous avons aidé certains alors que nous étions dans le gouvernement. Il faut trouver le moyen de les aider.

L’autonomie a-t-elle été une réussite pour Rodrigues ?

L’autonomie était très nécessaire pour Rodrigues. L’idée initiale était de permettre aux Rodriguais de prendre des décisions et produire davantage pour apporter leur pierre à la République de Maurice. J’ai l’impression que l’OPR n’a pas compris cela. Il pensait que l’autonomie consistait à recevoir de l’argent de Maurice et de le dépenser. Lor depans zot for me lor prodwir zero. Sur le plan économique, l’autonomie n’a pas été une réussite. Il nous faudra nous rattraper. Le programme électoral du MR en 2017 a été le plus complet possible et nous avons fait des propositions pour développer les infrastructures susceptibles de faire avancer Rodrigues, notamment au niveau du port et de l’aéroport et au niveau de l’agriculture de manière à ce que Rodrigues devienne le grenier qu’elle a été pour Maurice. Aujourd’hui, nous constatons que l’OPR pique quelques-unes de nos idées, mais c’est tant mieux. Toutefois, il faut qu’ils disent la vérité.

Pensez-vous que l’Assemblée régionale devrait avoir plus de pouvoir ?

Je pense qu’elle dispose beaucoup de pouvoir déjà. Si l’Assemblée régionale sent qu’elle a besoin de plus de pouvoir, elle peut le demander. A ce jour, le plus important, c’est de développer l’économie de Rodrigues.

Que pensez-vous de la réforme électorale ?

À Maurice, on parle de l’introduction de la représentation proportionnelle. Ce sera difficile pour Rodrigues de bénéficier de ce système. C’est pourquoi nous avons toujours milité en faveur de l’élection de trois députés afin qu’on soit au même niveau que les partis politiques mauriciens. Si on peut améliorer le système électoral, ce sera bon pour la démocratie.

La représentation proportionnelle à Rodrigues a souvent fait débat. Qu’en pensez-vous ?

La représentation proportionnelle a fait ses preuves à Rodrigues. Il est important de maintenir cette dose de représentation proportionnelle afin que la démocratie puisse fonctionner. Sinon avek larzan, bann-la kapav aste dimounn. C’est pourquoi il faut avoir des garde-fous et la RP en est une et permet d’assurer une balance.

Vous avez une trentaine d’années de carrière politique à Rodrigues. On dirait que vous faites figure de tribun dans l’île ?

Ce serait exagéré de parler de tribun mais j’ai effectivement eu 19 ans de carrière à l’Assemblée nationale et une dizaine d’années à l’Assemblée régionale. J’ai fait ce que je peux pour aider mon pays de la meilleure façon possible en mon âme et conscience. Certaines personnes disent que la politique ne tient pas compte des principes. Moi, je suis un homme de principe même si cela peut froisser certaines personnes. Je préfère perdre dans l’honneur que de remporter dans le déshonneur. C’est le principe qui a guidé des personnalités comme Gandhi et Mandela. J’ai siégé sur le PAC, où j’ai appris beaucoup de choses sur le fonctionnement des ministères. Il y a le Parlement panafricain, où j’ai beaucoup appris des Africains. J’ai été leader de l’opposition alors qu’il y avait seulement quatre personnes. Cela n’a pas été facile. J’ai essayé de poser des questions dans l’intérêt du pays. J’ai été ministre de la Pêche, poste qui m’a aussi permis d’approfondir mes connaissances et de rencontrer un grand nombre de personnes. On ne pouvait acquérir cette connaissance et cette expérience à l’école et à l’université. Aujourd’hui, je mets cette expérience au service de mon pays.

Il ne vous manque que la fonction de chef commissaire à assumer. Est-ce un rêve pour vous ?

Je pense que oui. En tant que chef commissaire, on peut prendre des décisions pour faire avancer le pays. Alors que j’étais à l’Assemblée nationale, j’ai toujours pensé que les Assemblées nationale et régionale doivent travailler comme une équipe parce que le vrai pouvoir réside au Conseil des ministres. Tous les grands projets sont discutés au cabinet. Et si vous ne siégez pas au cabinet, vous ne pouvez savoir ce qui se passe. Il est important qu’il y ait quelqu’un au Conseil des ministres qui travaille conjointement avec le chef commissaire. Lorsque je siégeais au cabinet, je travaillais en étroite collaboration avec le chef commissaire et pouvais apporter de gros projets d’infrastructures.

Actuellement, il y a un ministre de Rodrigues. Pensez-vous que le chef commissaire devait avoir la possibilité de siéger au Conseil des ministres ?

Selon la loi, le Conseil des ministres devrait pouvoir appeler de temps en temps le chef commissaire. Il faut également que, lorsqu’il assiste à une réunion, il ait en mains des projets majeurs. Quoi qu’il en soit, malgré la personne qui occupe la fonction de ministre de Rodrigues, le plus important est la bonne relation entre le chef commissaire et le gouvernement central.

Pensez-vous que, pour une petite île comme Rodrigues, il aurait dû y avoir une plus grande collaboration entre les deux principaux partis ?

Définitivement. Pourquoi faisons-nous de la politique ? C’est dans le but de faire avancer les idées. Ce n’est pas parce que vous n’êtes pas dans la majorité que toutes les idées doivent être rejetées de facto. Taye-raze. On peut être des adversaires, mais pas des ennemis.

Sentez-vous que l’identité rodriguaise est reconnue par la République de Maurice comme il le faudrait ?

Je pense que oui. Je me suis toujours considéré comme politiquement mauricien, mais culturellement rodriguais. La culture rodriguaise ajoute à la richesse de la République de Maurice. Et si demain Rodrigues pouvait ajouter sa pierre économique à la République au niveau portuaire, aéroportuaire et au niveau des sports, cela aurait été encore mieux.

Les membres de l’Assemblée régionale participent-ils aux travaux de la COI ?

J’en ai parlé à la Speaker. Je considère que les membres de l’Assemblée régionale n’ont pas suffisamment de contact avec des parlementaires étrangers que ce soit au niveau de la COI ou du Commonwealth. Il aurait fallu avoir ces échanges. J’ai constaté que ce sont surtout une ou deux personnes de la majorité de l’Assemblée régionale qui en bénéficient. Les membres de l’opposition sont totalement exclus. Je suis en faveur d’une plus grande ouverture. Je suis convaincu que nous pouvons partager avec des pays étrangers l’expérience acquise entre Maurice et Rodrigues au sein de la République. C’est un exemple en termes de démocratie. Ce système peut être mis en œuvre pour résoudre des conflits dans certains pays africains ou ailleurs tout comme nous nous sommes inspirés de Trinidad et Tobago.