Dr DIDIER WONG CHI MAN

Nirveda Alleck fait partie des figures incontournables de l’art contemporain mauricien. Récemment décorée « Commander of the Order of the Star and Key of Indian Ocean » par le président de la République par intérim, Nirveda Alleck est en résidence d’artistes à la Cité internationale des Arts (CIA) à Paris depuis avril dernier et ce jusqu’en octobre grâce à trois institutions : l’Institut Français à Paris, l’African Arts Fund et le MGI, où elle est chargée de cours (notons tout de même l’absence d’aide du ministère des Arts et de la Culture malgré les demandes de l’artiste). C’est dans ce cadre qu’a lieu son exposition, « Car, vois-tu, tu as droit d’être obscur », qu’elle a conçue avec la curatrice française Ninon Duhamel.

Le titre de l’exposition intrigue. Il a été emprunté d’un énoncé d’Edouard Glissant, « Tu as droit d’être obscur, à toi-même d’abord ». Nirveda Alleck travaille sur la question de l’identité mais interroge davantage le questionnement de l’autre dans ce monde globalisé qu’elle dénonce. L’autre est celui qu’elle n’est pas et qu’elle veut apprendre à connaître et découvrir jusqu’à ce que son « opacité » disparaisse et qu’il (l’autre) devienne transparent, c’est-à-dire être accepté et dénué de tout potentiel « danger ». Comme le souligne Edouard Glissant dans son ouvrage Introduction à une poétique du divers : « Dans le panorama actuel du monde une grande question est celle-ci : comment être soi-même sans se fermer à l’autre et comment s’ouvrir à l’autre sans se perdre soi-même ? ».

Dans cette exposition, Nirveda propose une série de peintures qui est le prolongement de son projet Continuum commencé en 2006. Effectivement, ce projet consiste à rencontrer des gens ordinaires au cours de ses voyages, de les photographier, de discuter avec eux et de les mettre en peinture dans des postures simples. Traités de façon réaliste, les personnages sont intelligemment composés sur la surface picturale dont le fond demeure neutre, c’est-à-dire blanc. Ainsi, la lecture des œuvres n’est nullement influencée par un fond travaillé et contextualisé. En revanche, ce qui attire le regard et qui pourrait guider des possibles lectures dans ce travail pictural, ce sont les attitudes des personnages et les motifs parfois chargés de sens, dessinés et peints sur les vêtements.

Un triptyque nous interpelle : How dark were your thoughts. À travers celui-ci, l’artiste met en exergue deux époques et deux contextes différents mais qui se rencontrent dans ce territoire qu’est l’espace de l’exposition. La première toile, peinte de façon hyperréaliste est la reproduction d’une photographie ancienne réalisée par l’anthropologue français Désiré Charnay (1828-1915) où se trouvent trois hommes noirs, un de face, un de dos et l’autre de profil. Le fond de ce tableau reprend les motifs de la toile de Jouy et fait remonter l’histoire de la France et de son empire colonial. À côté de cette toile, Nirveda Alleck a peint une scène où un groupe d’hommes se fait contrôler par la police mais cette fois-ci le fond de la toile demeure neutre. Il existe à travers ces deux peintures une résonance d’une certaine forme de domination d’une catégorie de personnes sur une autre. Sont soulevées dans cette thématique, les questions d’actualité contemporaine telles que la migration, la terre d’accueil, l’asile, l’exil, la mixité sociale et pourquoi pas la créolisation d’Edouard Glissant.

En face des peintures Continuum France, nous pouvons apprécier une série de photographies de personnages, très certainement des Mauriciens dans leur environnement quotidien. Ce qui nous intrigue au premier abord c’est la peau colorée et peinte des personnages. Nirveda Alleck leur a demandé de se peindre le visage et les bras de la même couleur. Cette démarche n’est pas dénuée de sens dans la mesure où l’artiste n’a pas souhaité que nous nous attardions, comme nous le faisons trop souvent, sur la couleur de peau d’origine des personnages, mais que nous nous intéressions plutôt à ces derniers tels qu’ils sont sur les photos, comme des êtres singuliers. Ici encore, nous pouvons nous interroger sur la perception que nous avons de l’autre avec ou sans ces filtres qui font souvent obstacle quand il s’agit d’aller vers l’autre, la couleur de peau étant trop souvent une sorte de frontière difficilement franchissable pour certains … L’autre fait peur.

La dernière série de photographie est tout aussi étonnante. Des femmes sont mises en scène avec une structure-sculpture représentant la tête de la déesse Varahi, elle-même représentée dans la mythologie hindoue avec une tête de sanglier. Cette structure-sculpture a été portée par l’artiste lors de sa performance publique Variation III en mai dernier, toujours à la CIA à Paris et présentée en ce moment sous forme de vidéo. L’artiste montre en toute transparence ses origines indiennes, des croyances ancestrales qu’elle respecte, mais elle montre également qu’elle est soucieuse de cette relation à l’autre et avec l’autre, devenue ou devenant de plus en plus complexe. Son projet Continuum (Afrique du Sud, La Réunion, Maurice, Chagos, Seychelles, Mali, Liban, Sénégal, France, Inde et Etats-Unis) est donc ce fil conducteur qui la connecte à l’autre qui est singulier dans sa complexité et qui la connecte aussi à ce monde qui, selon elle, est devenu trop homogène et qui tend à obscurcir notre relation à l’autre.

L’exposition de Nirveda Alleck est visible jusqu’au 28 septembre prochain. Prochainement, notre compatriote sera présente à la 12e édition des Rencontres de Bamako du 30 novembre au 31 janvier 2020. Gageons toutefois que les autorités mauriciennes concernées sauront reconnaître en Nirveda une artiste majeure et sauront faire le nécessaire afin qu’elle et d’autres artistes puissent faire rayonner notre pays à l’étranger.