GILLIAN GENEVIÈVE

À quatre ans, il suffit de fermer les yeux et de les rouvrir.

Les parents ne sont pas très riches. Le père Noël non plus. Mais, au pied du sapin, des jouets apparaissent comme par magie : un pistolet, des petites voitures matchbox, un lego et surtout des figurines, des soldats, des cowboys et des peaux rouges.

Mon bonheur est fait. J’en ai pour des mois de jeu et d’insouciance. Déconnecté du réel et réfugié dans un monde créé à la force de l’imaginaire et de l’innocence.

Cela dure quelques années.

À dix ans, j’ouvre les yeux et j’attends avec impatience le réveil des parents. Je sais désormais pour le père Noël…Mais je n’ai pas encore tout à fait perdu mes illusions et mes espérances. J’ai rêvé toute la nuit des jouets à venir. Des livres aussi. Qui, désormais, se confondent avec ma vie.

Mais le père Noël est un pragmatique. Et puis, c’est 1985: le pays a décollé économiquement. Plus de temps à perdre à des superficialités. En guise de cadeau, sous mes chaussures, un chèque non daté. Mais il y a aussi un livre. Je le prends et me réfugie au cœur des mots. Pour oublier le chagrin.

Plus tard, Il restera cependant comme une petite déchirure. Au niveau de l’âme et du cœur.

Au fil des années qui suivent, le même rituel. Mais on s’habitue à tout. Il n’y a plus de véritable attente et de rêves. J’attends juste le chèque et le jour où il sera daté. Je m’achèterai alors quelques livres. Des bibliothèques vertes dans un premier temps, puis des Agatha Christie puis très vite des Zola et des Maupassant.

Plus tard, je passerai aux auteurs contemporains et aux essayistes. Désormais, de temps en temps, j’écris aussi des histoires. Je suis habité de mots et de blessures. L’impératif de l’écriture naît aussi de cela.

Puis, je suis devenu papa. À mon tour de jouer au père Noël. Je marche pendant des heures pour trouver le cadeau parfait. Pour mes trois fils.

L’acte est profondément égoïste. En écho du passé, on panse ses plaies à travers le sourire et le visage rayonnant de ses enfants. À travers leur insouciance aussi.

Au fil des années, j’essaye de les préserver d’inutiles blessures. Mais, inévitablement, ils sont blessés. Inévitablement, je les blesse. Cela ne peut être autrement.

Il reste l’espérance que cela ira pour eux. Il reste l’espérance qu’ils ne m’en voudront pas trop. Qu’ils sauront que j’aurais fait mon possible. Comme sans doute presque tous les parents du monde.

Jouer au père Noël, en soi n’est jamais une sinécure. Être des parents parfaits, au quotidien, est tout simplement impossible.

Mais, je souhaite à tous les enfants de le découvrir un jour.

Malgré la fin de l’innocence. Malgré les blessures. Malgré le départ du père Noël.

Ils sauront alors que leurs pères et leurs mères auront fait de leur mieux.

À défaut de leur dire qu’ils ont compris, ils sauront peut-être alors mieux les aimer.