Quand la politique se mêle des nominations, la notion de « nou bann » reprend le dessus quid de la méritocratie. Des syndicalistes de la fonction publique affirment vouloir voir les choses évoluer et être moins politisées. Difficile, tant que les politiques eux-mêmes ne changeront pas leur mentalité et persisteront à réveiller le démon communal aux moments des législatives. Alors, certains se mettent à rêver de sang neuf dans la sphère politique. Car si la politique est bien souvent la source de problèmes, elle peut, aussi, s’avérer être une solution.
Le cinéma politique auquel a assisté la population — encore une fois malgré elle — cette semaine, a soulevé un sentiment pigmentaire chez certains de ses protagonistes. Alors que l’on croyait que les dérapages verbales à relent communal pendant la dernière campagne électorale avait suscité la réflexion et encouragé des résolutions positives sur le mauricianisme, voilà que la notion de « nou bann » a repris le dessus dans le camp politique. Précisément quand le Parti Mauricien Social Démocrate (PMSD), a fermement regretté la non-nomination d’un membre de la communauté créole auboard de la Public Service Commission, peu de temps après la composition de celui-ci. En plaidant pour la place d’un Créole sur le board de la PSC, le PMSD remettait en question la composition de celui-ci par la State House. Dans l’attente d’un dénouement, suivant les démissions qui ont déstabilisé le gouvernement, il se disait souvent « que tout est possible en politique ». Le coup de gueule du PMSD n’a pas infirmé ce leitmotiv; puisque c’est la politique qui a, une fois de plus, rappelé que la répartition ethnique dans nos institutions publiques est une pratique sur laquelle il faut compter. Le pire, c’est qu’en rugissant, le parti bleu a réussi un autre coup: faire la Présidence, une des plus grandes institutions de la République, courber l’échine devant une demande basée sur le critère communal. « Ce qui s’est passé, c’est du jamais vu! », scande Toolsyraj Benydin, président de la Fédération des syndicats de la fonction publique. Devant cet épisode, où Vivekanund Sewraj a dû démissionner aussi vite qu’il a été nominé pour céder la place à Hugues Johnson, ancien fonctionnaire de l’Education nationale, faut-il croire que le critère ethnique dictera encore longtemps les nominations? Et quid de la méritocratie?
S. Dulthumun, MSTDF: « Mem si ti met zis Kreol laba (ndlr:PSC) mo pa ti pou réazir pwisk sé lintégrité ki konté »
La question de la représentation ethnique dans le secteur publique ou même privé reste complexe, voire une paradoxe, dans une société multiraciale, comme la nôtre. De Toolsyraj Benydin, à Haniff Peerun (président du Mauritius Labour Congress) en passant par Somduth Dulthumun (Mauritius Sanatan Dharma Temples Federation) et Suttyhudeo Tengur (Government Hindi Teachers’ Union) — dont les voix sont souvent en désaccord avec l’opinion générale — tous pensent que la méritocratie et la compétence doivent impérativement primer sur les origines d’un candidat à un poste. Et pour défendre cet argument, ils s’appuient sur la Constitution. Revenant sur la « re-composition » du board de la PSC, Somduth Dulthumun, ajoute: « Au cas où la Présidence aurait commis une erreur, la sélection ne doit pas se faire selon le critère communal. Par ekzanp, ki ti met 5-6 Sinwa laba (ndlr:board de la PSC), zot ti pou bizin éna devwar répibliken pou fer rékritman lor baz méritokrasi. Mem si ti met zis Kreol laba mo pa ti pou réazir pwisk sé lintégrité ki konté. » Cependant, d’aucuns diront que le PMSD, par le biais de Lindsay Morvan, a eu raison de plaider pour la nomination d’un Mauricien issu de la communauté créole, minoritaire, voire « inexistante », selon le concerné, dans la fonction publique. Cette présence à la PSC, explique Lindsay Morvan, sera « symbolique » et le nommé sera perçu comme un « role model » par les membres de la population générale, dont les plus compétents, dit-il, hésitent à postuler dans le service public. « Maintenant, nous avons plus d’espoir… Ce symbole encouragera les compétences dans la communauté créole a envoyer leur CV dans la fonction publique », souligne Lindsay Morvan. « Mais est-ce que M. Johnson représentera la communauté créole à la PSC, ou bien, comme il l’a dit, il représentera la population mauricienne dans son ensemble? », se demande Haniff Peerun. Ce à quoi Lindsay Morvan précise que, « le recrutement dans la fonction publique se fera selon les compétences, la question ne se pose pas! »
Promotion et méritocratie
Si chacun « lager pou so bann », la notion du mauricianisme, tant mise en avant dans les moments forts de notre histoire, ne semble plus tenir quand il y a des enjeux politiques. L’ingérence de la politique dans la fonction publique fait du tort à des compétence méritants, insiste le président du MLC qui réclame aussi une refonte de la PSC. « Maurice est le seul pays au monde où des candidats à un poste vacant dans le service public passent des examens sans prendre connaissance des résultats. Ce n’est que bien longtemps après qu’ils apprennent que d’autres personnes ont été recrutées. Il n’est pas rare que ceux qui méritent une promotion dans la fonction publique ne sont pas promus et ce uniquement pour des raisons politiques! »
Les nominations politisées, estime pour sa part le président de la GHTU, « envoie un mauvais signal aux jeunes et encourage la perception de discrimination. Sa démontré ki lot lintéré prime lor méritokrasi ». Pour Haniff Peerun, « c’est malheureux qu’on pense toujours en termes de quota et de communauté, alors que nous nous disons Mauriciens avant tout ». Et de son côté Somduth Dulthumun ajoute: « Konsidérasion etnik inn dépasé. Dan lé pasé ki ti éna mantalité kumsa.Nous vivons dans une île Maurice indépendante! » Toutefois, qu’on ne se voile pas la face, l’injustice, sous différentes formes, dans le secteur public ou ailleurs est une réalité. « Quoi qu’on dise », avance Suttyhudeo Tengur, « sur la question de discrimination envers les minorités dans le secteur public, c’est dans ce même secteur que des mécanismes, comme leCivil Service Arbitration Tribunal, ont été mis sur pieds pour que ceux qui se sentent lésés fassent appel à la justice. D’ailleurs, je suis convaincu qu’il y a plus d’injustice dans le secteur privé que dans le secteur publique. » 
Equal Opportunity Act
Au-delà d’une structure physique, nos interlocuteurs disent attendre l’Equal Opportunity Act avec impatience. Cette loi agira comme rempart contre la discrimination. Si la politique est bien souvent à l’origine des nominations ou autres recrutements à caractère ethnique, Haniff Peerun et Toolsyraj Benydin sont d’avis que celle-ci peut aussi bien changer la donne.  « Nous n’avons pas encore eu de dirigeants capables d’insuffler une nouvelle façon de penser à la population. Aujourd’hui encore, le profil des candidats qui briguent les élections générales doit correspondre à celui de la majorité des habitants de la circonscription qui leur est attribuée par leur parti. Par ailleurs, les groupes socioculturels ont cloisonné leurs adeptes avec leur conception de « nou bann », ce qui demeure dangereux pour notre société », explique Haniff Peerun. Toolsyraj Benydin rêve d’une « nouvelle politique » avec « du sang neuf ». En somme, une nouvelle vision du mauricianisme. Cette nouvelle manière d’aborder le patriotisme pourrait, selon lui, venir du côté des étudiants du tertiaire, des académiciens. Il fonde beaucoup d’espoir en eux. La solution est aussi dans la politique de l’intégration sociale, affirme Lindsay Morvan.