Celui a été choisi vendredi par le Conseil des ministres pour présider la Financial Services Commission, une institution régulatrice placée au coeur de la tourmente BAI peut être considéré comme un phénomène exceptionnel dans la vie publique mauricienne. Dev Manraj a été de tous les gouvernements, de tous les comités, de tous les boards. Nommé par Navin Ramgoolam au poste de Financial Secretary en octobre 2013 en remplacement d’Ali Mansoor, ce fonctionnaire qui a toujours joui d’un certain respect auprès de ses pairs, a vu son influence s’accroître davantage depuis l’arrivée aux affaires de l’Alliance Lepep. Retour sur le parcours de l’insubmersible Monsieur Manraj.
C’est en 1973 que ce comptable de 24 ans fait ses grands débuts au ministère des Finances. Il grimpera les échelons pour devenir en 1988 Chief Accountant au même ministère, poste qui lui permet aussi de diriger le Management Audit Bureau. Il est titularisé au poste de Financial Secretary en 1996 tout en remplissant aussi les fonctions de secrétaire au cabinet et assistant-secrétaire de l’Economic Committee of Cabinet. Il se retire de la fonction publique en 1998 pour se consacrer aux affaires et agir comme consultant pour des entreprises tant locales qu’internationales.
Proche du ministre des Finances Rama Sithanen, Dev Manraj manifestera une certaine fébrilité fin 1993/début 1994 lorsqu’après le départ du MMM du gouvernement, le Premier ministre d’alors, Sir Anerood Jugnauth, avait publiquement déclaré qu’il songeait à une ouverture vis-à-vis de Vishnu Lutchmeenaraidoo. Dès l’annonce de cette nouvelle, le secrétaire financier devait se rendre au domicile de Rama Sithanen à Quatre-Bornes pour lui exprimer son soutien le plus total.
C’est un peu en raison de cette loyauté qu’il va entrer en conflit avec le successeur de Rama Sithanen, un certain Manou Bheenick en 1996. Pour noircir le bilan de son prédécesseur, le ministre des Finances de Navin Ramgoolam va transférer une somme de Rs 700 millions à la Banque de Maurice dont le gouverneur était alors Dan Maraye. Résultat, le déficit budgétaire était artificiellement gonflé à 6% et ce mauvais chiffre imputé à la « mauvaise gestion de Sithanen ».
Conscient qu’il s’agit d’un séisme considérable, c’est vers Paul Bérenger, alors ministre des Affaires étrangères que Dev Manraj va se tourner pour dénoncer ce trou inventé au moyen d’un « creative accounting ». Le leader du MMM ne tarde pas à réagir, dénonce « un faux et une fraude » et réclame immédiatement la tête de Bheenick, faute de quoi les mauves quitteraient le gouvernement. Bheenick est congédié et remplacé par Vasant Bunwaree.
Ses relations avec Vasant Bunwaree, finalement un peu trop étroites, vont lui causer des ennuis. Si son ministre le soutient, certains de ses collègues voient d’un très mauvais oeil son conflit larvé avec le numéro 2 du service des douanes, Gorah Alladee qui dénonce le laxisme des Finances face à des fraudes sur l’importation de voitures. Les choses finissent par se calmer. Il gardera toutefois un souvenir amer de ses différends d’autant que ses relations avec plusieurs membres du gouvernement sont difficiles. Dev Manraj finit toutefois par jeter l’éponge et se retire en 1998.
Dans le tourbillon MCB/NPF
Son passage aux Finances l’a toutefois mis en contact avec le réseau de Vasant Bunwaree composé de Teeren Appasamy, Donald Ha Yeung, Siddick Chady et de son neveu Soodursun Bhadain, dit Roshi. De nombreuses compagnies sont fondées avec les membres de ce clan qui seront mises sous les feux des projecteurs lorsqu’éclate l’affaire MCB/NPF. Dev Manraj se retrouvera très vite au coeur du tourbillon MCB/NPF en raison des liens tissés avec les Teeren Appasamy, Robert Lesage, et Donald Ha Yeung.
C’est lui qui se rend en personne, le 8 février 2003, au domicile du General Manager de la Mauritius Commercial Bank pour l’informer qu’il y aurait des problèmes concernant les débits du National Pension Fund et du National Savings Fund. L’affaire connue comme « Black Friday » éclate le 14 février 2003 et s’ensuit une enquête de l’ICAC.
C’est au cours de cette enquête que le grand public prendra connaissance de l’étendue de ce réseau. Il y a Angel Beach Resorts au sein de laquelle on retrouve Teeren Appasamy, Dev Manraj et Donald Ha Yeung et des entités annexes comme le Quartet Developement fondé en 1986 avec pour actionnaires jusqu’en 1990 Ha Yeung et deux autre proches de Vasant Bunwaree, Prithiniah Geejanand et Roshi Bhadain, ou encore Mauri Beach Travel. C’est au crédit de certaines de ces compagnies que l’argent du NPF avait été siphonné, selon les conclusions de cette compagnie.
Avec les cadres de la MCB, sont aussi interpellés Dev Manraj, qui était devenu entre-temps le conseiller du Premier ministre Sir Anerood Jugnauth en 2000 et président de Business Parks of Mauritius Ltd et bien d’autres. Il fut contraint à la démission et repris ses activités de consultant.
Il se fit oublier pendant un temps, mais réapparut… aux Casernes centrales en 2006 dans le cadre d’une enquête policière conduite par Heman Jangi sur BPML après que les ministres de Navin Ramgoolam James Burty David, Etienne Sinatambou, Madan Dulloo et Rama Valayden avaient conduit une espèce de pré-enquête sur le fonctionnement de cet organisme parapublic. L’affaire ne devait pas avoir de suite.
Dev Manraj fait son grand come-back en mars 2012 lorsque Navin Ramgoolam le nomme conseiller au PMO et qu’il est chargé de rédiger un rapport de Visitor sur l’Université de Maurice. Il devient très vite l’homme qui règle les conflits pour le Premier ministre travailliste, les erreurs et anomalies du Pay Research Bureau, les anti-CT Power qui obtiennent la création d’une National Energy Commission vont jubiler lorsqu’il en devient le président sauf que le rapport ne sera jamais mis à exécution.
Qu’à cela ne tienne, Navin Ramgoolam décide en octobre 2013 de congédier Ali Mansoor pour mettre à sa place Dev Manraj. Et, à l’arrivée de Vishnu Lutchmeenaraidoo aux Finances en 2014, il est maintenu à son poste et ne rechigne même pas à se présenter aux côtés de son ministre à une conférence au Sun Trust. On le verra aussi aux côtés de SAJ ou de Roshi Bhadain et, cerise sur le gâteau vendredi, il est propulsé président de la FSC.
Et dire qu’en quittant le service public en 1998, Dev Manraj avait eu ceci à dire: « Je ne veux plus être l’éternel sacrifié. » Pour un éternel sacrifié, il a cultivé une pérennité qui est plutôt singulière?!