Khalil ELAHEE

Au moment de notre Indépendance, presque 60% de notre électricité provenait des ressources renouvelables. Or notre consommation était vingt fois moins qu’aujourd’hui. Certes, on peut prévoir que bien avant les cent ans de notre Indépendance, notre demande en énergie doit se stabiliser, voire décroître. Cette baisse est un fait dans les pays dits « avancés », sous l’effet de l’efficacité énergétique et des économies d’énergies. La décroissance de notre population prévue à compter de 2030 doit renforcer une telle tendance. Il est donc plus que probable en 2068 que nous parviendrons à 100% d’énergies renouvelables. Mais cela risque d’être trop tard !

Trop tard, d’abord, parce que le changement climatique est déjà là. Tous les scénarios montrent que si nous n’agissons pas globalement nous dépasserons la limite de 2oC de hausse de température en 2100 par rapport à l’ère préindustrielle. Pour nous ici, cela se traduit par d’innombrables « flash floods », des vagues de chaleur, des épidémies nouvelles, la mort des récifs coralliens, l’érosion des zones côtières et des perturbations climatiques intenses et imprévisibles. Imaginons un instant l’impact de ces phénomènes sur des secteurs économiques comme le tourisme ou l’agriculture, mais aussi sur le port ou encore sur notre population vieillissante. Le pire, c’est que les plus pauvres seront les plus affectés par le changement climatique. Si la solidarité fait défaut, nous verrons davantage souffrir les plus vulnérables. La migration climatique se fera à l’intérieur de notre pays et ses îles, mais nous ne pourrons exclure qu’elle s’exerce aussi au-delà de notre République.

Atteindre 100% d’énergies renouvelables dans 50 ans n’est nullement un exploit car déjà le monde entier marche dans cette direction. Alors qu’en 1968, la plupart des pays étaient loin de nos 60% d’énergies renouvelables, aujourd’hui ils sont nombreux à nous avoir dépassés. Nous ne parlons pas ici des quelques mégawatts que nous nous efforçons à installer sur nos toits, à Plaine Sophie, à Bigara et ailleurs, mais des gigawatts qui entrent en opération annuellement en Chine, en Europe, en Inde, en Australie, mais aussi de façon spectaculaire, des 100% d’énergies renouvelables qui seront atteints des décennies avant nous dans des îles comme Sri Lanka, Fiji, Samoa, Papouasie-Nouvelle Guinée ou le Cap Verde. Nous sommes actuellement bien en dessous de la moyenne mondiale de 28% d’électricité générées à partir des renouvelables. Pour la 6e année consécutive sur le plan mondial, il y a eu jusqu’à deux fois plus d’investissement dans la capacité de produire de l’électricité à partir des renouvelables que dans des centrales roulant aux énergies fossiles.

Les modules photovoltaïques coûtent 80% moins cher qu’il y a dix ans, les éoliennes deux fois moins cher. Aux enchères, les coûts à la baisse du courant provenant de projets photovoltaïques battent tous les records de Dubaï au Chili en passant par le Mexique et l’Afrique du Sud. Même si nous retenons les projections conservatrices de l’accord de Paris, on peut s’attendre à un investissement de plus de 220 milliards dollars uniquement en Afrique dans les installations d’énergies renouvelables d’ici 2020. Plus de 1500 Etats, villes et régions et autres entités au sein de 108 pays se sont déjà engagés à aller vers 100% d’énergies renouvelables, couvrant 25% de la population urbaine mondiale. Mais nous ne sommes pas encore de ceux-là !

Dans 50 ans, il sera trop tard car c’est maintenant qu’il faut au moins 200 milliards dollars additionnels annuellement jusqu’en 2050 à investir dans les énergies propres, surtout dans les pays en voie de développement. Cela peut se faire en réduisant les investissements dans les installations roulant aux énergies fossiles. Le charbon devra rester sous terre, le pétrole aussi dans une très grande mesure. La décision de bannir les véhicules à moteur essence ou diesel va dans ce sens. C’est évidemment au niveau de la consommation que des politiques et mesures les plus radicales sont attendues si nous devons éviter le dépassement de 2oC de température. Notre humble expérience au sein de l’Energy Efficiency Management Office local nous montre qu’il existe une main invisible qui œuvre diaboliquement dans le sens du gaspillage d’énergie. Tant au niveau personnel qu’institutionnel, la progression est difficile. Changer les mentalités et les habitudes pour le meilleur, au sein des bureaucraties comme au sein d’une société de surconsommation, est une mission quasi-impossible. Comment ne pas s’étonner de l’effet que peut avoir sur la population le spectre d’un black-out ou d’une rupture dans l’approvisionnement en essence ? La dure réalité est que pour lutter contre le changement climatique, il faudra impérativement apprendre à gérer l’énergie de manière sobre, particulièrement pour l’électricité et le transport. Ce défi doit être relevé maintenant, ici comme ailleurs. Or le modèle économique dominant est fondé sur la poursuite d’une croissance qui ne connaît pas de limites. Au niveau global, cela provoque de nombreuses aberrations. Par exemple, même si à Maurice, miraculeusement, nos émissions de carbone finissent par diminuer, en consommant des produits importés de Chine, nous y contribuons à aggraver ces mêmes émissions.

Toutefois, nous ne sommes pas tous responsables au même niveau, même si les moins fautifs sont souvent ceux qui souffrent le plus du réchauffement planétaire. Par exemple, en moyenne, un Mauricien consomme dix fois plus d’énergie qu’un Malgache, mais dix fois moins qu’un habitant lambda des USA. Or il existe parmi nous ceux qui consomment autant que ce dernier. Les disparités sont flagrantes. Nous verrons aussi que les tarifs de courant comme les prix de carburants ne sont pas toujours justes et transparentes. Par exemple, nombreux industriels ne payent que la moitié du coût de la production d’électricité alors que les coûts sociaux et environnementaux ne sont presque jamais inclus. Des études montrent qu’intégrant les coûts sur la santé uniquement, on pourrait non seulement apporter plus d’équité mais aussi permettre la fiabilité des projets d’énergies propres et d’efficacité énergétique. Et que dire de la corruption qui peut faire tomber du ciel des projets insensés sous le couvert d’ « unsollicited bids », de procédures d’urgence ou encore de contrats interétatiques qui ne peuvent être du domaine public. Ces mégaprojets font toujours l’affaire de quelques-uns au détriment de la population et du bien commun. Au lieu de permettre la diversité d’un mixte énergétique propre et la participation du plus grand nombre d’acteurs locaux, de telles machinations politico-financières asservissent le peuple dans un lock-in du type charbon, nucléaire, pétrolier ou gazier au profit des multinationales ou des bailleurs de fonds politiques. Cela ressemble à du colonialisme post-Indépendance.

Concluons en affirmant qu’atteindre les 100% d’énergies renouvelables est possible, mais nous risquons d’y arriver trop tard. Il y aura d’autres enjeux plus graves à cause de la menace du changement climatique. Certes, notre contribution est infime à l’échelle globale, mais nous ne devons pas être la victime frustrée qui s’autodétruit. C’est une question de dignité humaine, de responsabilité morale et d’éthique tant au niveau individuel qu’au niveau de la gouvernance que nos dirigeants doivent incarner. Sinon pour le commun des mortels, résister à nos pulsions consuméristes et promouvoir des actions du bas vers le haut dans le sens d’un nouveau modèle de développement plus solidaire et respectueux de la nature : voilà ce que doit être le sens de notre Indépendance.