La victoire de l’équipe de France en Coupe du monde dimanche dernier a été suivie, tout au long de la semaine écoulée, par un déferlement d’attaques et de contre-attaques de plus en plus virulentes autour du commentaire, largement répandu, à l’effet que ce serait en réalité l’Afrique qui aurait gagné. Référence à la présence marquée, marquante et décisive, au sein de cette équipe, de joueurs comme Mbappe, Pogba, Umtiti, Varane, Ngolo Kante, Matuidi. Au total 16 joueurs issus de l’immigration sur 23.

Certains ont probablement vu, dans ce commentaire, une volonté de priver la France de sa victoire (victoire dont on peut estimer que le moral de la nation avait en effet bien besoin).

On peut aussi réagir vivement, dans la crainte de voir là une légitimation de la rhétorique agressive et destructrice utilisée par l’extrême droite, dont le Front National de Marine le Pen, à l’effet que les descendants de l’immigration africaine ne sont pas Français et devraient globalement être renvoyés «chez eux».

La «blackitude» de l’équipe de France ne pouvait au fond manquer de susciter des réactions dans un pays qui, d’une part, n’a pas résolu son passé colonial (dont est issue cette diversité qui lui vaut la Coupe). Et qui se retrouve, d’autre part, confronté aujourd’hui à une difficulté, voire un refus, de plus en plus fortement exprimé, d’intégrer les immigrés.

Dans un article intitulé «France and its «negro subsidy», publié le 16 juillet dernier, l’intellectuel Achille Mbembe aborde cet apparent paradoxe de façon très intéressante. Né au Cameroun, enseignant notamment à La Sorbonne, aux États-Unis et en Afrique du Sud, philosophe et théoricien réputé du postcolonialisme, critique soutenu de la politique française en Afrique, Achille Mbembe raconte comment, après l’élimination de toutes les équipes africaines et celles du «global South», il s’est reporté sur l’équipe de France. «Je ne vois aucune contradiction entre mon soutien à cette équipe et ma féroce critique de ce que la Françe fait aux Africains en Afrique et ce qu’elle fait en son sein aux citoyens français d’ascendance africaine», dit-il.

Cette victoire de l’équipe de France ne va pas changer les fondamentaux. «Il faudra bien plus qu’une victoire sur un terrain de foot à Moscou par une nuit d’été pour résoudre le bourbier qu’est l’histoire. Mais au moins, à l’opposé de tant de scènes de petit et grand lynchage quotidien, cet heureux spectacle nous offre une petite possibilité de «respirer» et de nous rappeler que nous pouvons gagner avec les autres. Et pour un peuple habitué à perdre, et à perdre terriblement, souvent, et pendant si longtemps, se reconnecter à l’idée de gagner pour soi-même et avec les autres est aussi importante que le fait d’inscrire une réelle victoire», écrit Achille Mbembe.

De l’intérêt symbolique d’une victoire et d’une célébration, où l’Afrique et la France peuvent mutuellement s’apporter du positif, en cette époque de «proto-fascism, Islamophobia, and the rising tide of anti-immigration sentiments», poursuit Mbembe.

Le 18 juillet dernier, Nelson Mandela aurait eu 100 ans. Dans son hommage au grand homme jeudi dernier, Barack Obama a surpris en faisant référence à l’équipe de France. Citant Mandela qui disait, en 1964, que les divisions politiques basées sur la couleur sont totalement artificielles, et que leur disparition entraînera aussi la disparition de la domination d’un groupe de couleur par un autre, Barack Obama fait ressortir combien la valorisation des apports de tous peut bénéficier à un pays. “Regardez l’équipe de France qui vient de gagner la Coupe du Monde. A mes yeux, tous ces mecs ne ressemblent pas à des Gaulois”, dit Obama avec humour. “Mais ce sont des Français”.

A la fin du 19ème siècle, le philosophe français Ernest Renan, s’interrogeant sur la notion de Nation, la définissait comme “la volonté de vivre les uns avec les autres, la conscience d’avoir fait de grandes choses dans le passé et de vouloir en faire d’autres dans le futur”. C’est bien cette triple perspective, passée, présente et future, qui est en jeu aujourd’hui.

Dans son populaire Daily Show sur la chaîne américaine Comedy Central cette semaine, l’humoriste Trevor Noah (d’origine sud-africaine), raconte avoir reçu une lettre de l’ambassadeur de Françe aux États-Unis, après qu’il a repris la version selon laquelle l’Afrique aurait gagné cette Coupe du monde. «They are not African, they are French.To us, there is no hyphenated identity», dit l’ambassadeur. «Why can’t they be both?», s’insurge Trevor Noah.

Le fait est que beaucoup des joueurs de cette équipe de France sont le fruit d’une immigration récente. A l’image de Kylian Mbappe, né en Françe de parents d’origine camerounaise et algérienne, sacré meilleur joueur de la Coupe du monde à 19 ans. Et qui a décidé de reverser toutes ses primes à l’association française Premiers de cordée pour les enfants hospitalisés et handicapés, et qui aide déjà des associations en Algérie et au Cameroun. Pas l’un ou l’autre. L’un, et l’autre.

En français, hyphen se traduit par trait d’union. Pourquoi, en effet, nous refuserions-nous la richesse d’être des traits d’union? De l’urgence de savoir envisager nos identités non comme des monolithes exclusifs et excluants, mais comme les entités multiples et mouvantes qu’elles ne cessent d’être depuis que les premiers humains sont partis… d’Afrique