L’image des bicoques en tôle rouillée ou des enfants dans des vêtements sales ne sont pas les seuls indicateurs de la pauvreté. Selon les travailleurs sociaux, de nombreuses familles stables se retrouvent aujourd’hui en difficulté, en raison du coût de la vie et de la précarité de l’emploi. Par ailleurs, la pauvreté extrême demeure tout aussi préoccupante. Ceux présents sur le terrain disent ne constater aucune régression, malgré tous les moyens mis en place par les autorités et les firmes privées.
Le nombre de pauvres à Maurice est un sujet qui fait débat. Chacun a sa perception et son interprétation des chiffres. Mais au-delà du débat, la réalité des milliers de Mauriciens est préoccupante pour ceux qui les côtoient. « Il y a de plus en plus de personnes qui demandent de l’aide aujourd’hui », constate Saajidah Dauhoo, présidente de SOS Poverty. L’organisation non-gouvernementale (ONG) implantée à Vallée-Pitot, région répertoriée parmi les 229 poches de pauvreté du pays, est témoin des difficultés que rencontrent de nombreuses familles pour joindre les deux bouts. « C’est une question de relativité. Avec le coût de la vie qui ne cesse de grimper, les gens se retrouvent forcément en difficulté. Ils ne peuvent pas acheter n’importe quoi et doivent choisir. »
Ainsi, relate notre interlocutrice, souvent, pour s’en sortir, les familles doivent faire un choix pas toujours évident. « Pour pouvoir acheter à manger, on choisit de ne pas payer la facture d’électricité, par exemple. On se retrouve par la suite avec des factures accumulées et le risque d’être déconnecté du réseau. »
Ce constat fait écho auprès de Patricia Adèle-Félicité, secrétaire générale de Caritas Île Maurice. « Aujourd’hui, les gens se retrouvent à manger des lapat poul, likou poul pour subsister. J’ai été surprise de voir des carcasses de poulet en vente dans un supermarché la dernière fois. Si ce produit est là, c’est parce qu’il y a une clientèle pour cela. »
Comme Saajidah Dauhoo, Patricia Adèle-Félicité impute au coût de la vie, les conditions difficiles dans lesquelles vivent de nombreuses familles. « Comment faire quand les dépenses des ménages sont estimées à Rs 13 000 alors que de nombreuses familles ont encore un salaire combiné de Rs 7 000 ? », se demande-t-elle.
Pour un minimum vital
La secrétaire générale de Caritas s’aligne sur la proposition des syndicalistes pour un salaire minimal. Un avis partagé par Saajidah Dauhoo. « Il faut prévoir un minimum vital si on veut vraiment combattre la pauvreté. »
Plus que cela, ajoute Patricia Adèle-Félicité, il ne faut pas se cantonner aux conditions extrêmes. « La pauvreté a aujourd’hui changé de visage. Ce n’est pas parce qu’une personne vit dans une maison en dure ou a un emploi stable qu’elle ne connaît pas cette situation. »
Cette dernière fait un parallèle avec les sans domicile fixe fréquentant les abris de Caritas. « Auparavant, on identifiait un sans domicile fixe de par son apparence négligée. Mais aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Il y a des personnes qui ont un emploi, qui sont bien vêtues, mais qui n’ont pas de toit. »
Dans un tel contexte, ajoute Patricia Adèle-Félicité, les gens ont souvent leur dignité, et ne laissent pas entrevoir qu’ils connaissent une situation de pauvreté. « Pensez aux jeunes qui vont au collège. Croyez-vous qu’ils pourront dire à leurs amis qu’ils se sont absentés parce qu’ils n’avaient pas à manger ? »
La secrétaire générale de Caritas raconte cette anecdote : « Un jour, nous avons emmené un partenaire financier visiter une cité ouvrière. Sa première réaction en arrivant était : “Mais ces personnes ne sont pas pauvres !” Cela, parce qu’elles vivaient dans des maisons en dur. »
Trop souvent, regrette-t-elle, on donne à la pauvreté, l’image des bicoques en tôle rouillée ou des situations extrêmes. Si cela est vrai, ajoute-t-elle, une autre facette existe aussi. « Il y a aujourd’hui, par exemple, des familles qui ont fait des efforts et ont économisé pour acheter une maison de la NHDC, mais qui se retrouvent par la suite dans l’incapacité d’honorer leurs engagements. Dans certains cas, les intérêts accumulés dépassent la somme due pour la maison. Nous avons d’ailleurs engagé des discussions avec la NHDC à ce sujet. »
Problèmes multiples
Cerner la pauvreté n’est pas simple, avance Saajidah Dauhoo, car les problèmes sont multiples. « La question du logement, par exemple, devient de plus en plus compliquée. Les jeunes sont souvent contraints d’habiter chez leurs parents ou de construire une pièce à côté lorsqu’ils se marient. Ils n’ont pas les moyens pour épargner. »
D’autres préfèrent aller vivre comme squatters. Mais il n’est pas question, ajoute-t-elle de les assister. « Il faut apprendre aux gens à faire l’effort. Par exemple, lorsque nous aidons les personnes pour les maisons, nous leur donnons uniquement les matériaux et leur demandons de s’organiser pour la main-d’oeuvre. »
Elle évoque également les difficultés pour avoir accès à un logement social. « Je connais une famille qui possède un terrain et qui a fait une demande pour la construction d’une maison il y quatre ans de cela… »
Patricia Adèle-Félicité rappelle elle aussi qu’il existe une crise du logement. Beaucoup de familles n’ont pas la capacité de payer un loyer. « C’est pour cela qu’elles finissent par devenir squatters. »
Autant de raisons qui mènent Saajidah Dauhoo à dire que le seuil de pauvreté, fixé à Rs 6 200, est loin de refléter la réalité du terrain. Certes, note-elle, il y a eu un progrès de Rs 1 200 (l’ancien chiffre était de Rs 5 000), mais le coût de la vie a augmenté davantage. « Prenons le cas d’un couple âgé vivant avec leur pension uniquement : cela vous fait Rs 6 400 par mois. Pensez-vous que ces personnes vivent décemment avec ce budget, surtout si elles ont un loyer à payer ? »
Saajidah Dauhoo relate le cas d’une dame âgée vivant sur les hauteurs de Vallée-Pitot. « Pour se rendre à l’hôpital, elle doit payer une personne pour la prendre en fauteuil et l’aider à descendre la montagne. Ensuite elle prend un taxi. Elle ne peut même pas profiter du transport gratuit. »
La présidente de SOS Poverty estime que les conditions de vie d’une famille doit être évaluées en fonction du nombre de personnes. Un avis partagé par Patricia Adèle-Félicité. « Les besoins des familles varient. »
Insécurité d’emploi
Patricia Adèle-Félicité fait aussi remarquer que l’insécurité d’emploi est devenue aujourd’hui, un des plus gros problèmes à Maurice. Une situation qui contribue à aggraver la situation de nombreuses familles. Déjà, certains secteurs ont annoncé des licenciements en masse pour cette année, tandis que d’autres évoquent des difficultés.
Beaucoup de personnes voient ainsi basculer leur vie du jour au lendemain. Citant le cas des victimes des inondations du 30 mars dernier, la secrétaire générale de Caritas déclare : « Même si on leur a donné un toit ou des meubles, ils doivent tout recommencer à zéro. »
Pour Patricia Adèle-Félicité, si on veut vraiment combattre la pauvreté, il faut commencer par revoir les salaires. « Si on veut que les gens vivent dignement, il faut que le travail soit bien rémunéré. » Elle ajoute que les institutions devraient également s’accorder sur un chiffre pour le minimum vital. « Si les statistiques disent que les dépenses ménagères sont évaluées à Rs 13 000, les institutions doivent s’adapter à ce chiffre. »
Pourtant, les autorités, à travers la National Empowerment Foundation (NEF), ont mis en place une politique pour combattre la pauvreté. De même, les entreprises, ont l’obligation aujourd’hui de s’acquitter de leurs responsabilités sociales. Malgré cela, il semble que le progrès n’arrive pas à se faire sentir.
Saajidah Dauhoo invite, elle, à voir au-delà de l’extrême pauvreté. « C’est une bonne initiative que de donner un repas aux enfants jusqu’à la Std III, par exemple, mais au-delà de cette étape, l’enfant a toujours faim… »
La présidente de SOS Poverty est d’avis que les officiers de la National Empowerment Foundation (NEF) devraient être davantage sur le terrain pour pouvoir prendre les bonnes décisions.
Pour Patricia Adèle-Félicité, la raison est qu’il existe trop de lourdeur administrative au niveau des institutions. « Pour qu’un jeune puisse bénéficier des prestations sociales auxquelles il a droit, il doit parfois faire un parcours du combattant. »
Dans tout cela, on est sans doute encore loin d’atteindre l’objectif du millénaire, qui est d’éradiquer la pauvreté d’ici 2015. Pour Saajidah Dauhoo, cet objectif est « une utopie ». Elle ajoute toutefois qu’avec beaucoup de bonne volonté et de savoir-faire, on peut diminuer la pauvreté. « Cela implique la volonté de tous : les politiques, les ONG ainsi que les bénéficiaires. »