Le quatrième opus du lion indompté de Rose-Belle puise des origines du reggae et du seggae pour porter les couleurs du rastafarisme. La flamme de contestation ne faiblit pas face aux courants d’oppression et de destruction qui se sont abattus sur les siens.

Le décor pittoresque que nous avions découvert en 2017 au bas de ce paisible vallon de Rose-Belle n’existe plus. La case en tôle, les potagers, l’espace de prière… “Les soldats de Babylone” sont passés dans le coin. Repoussés de cette terre, les jeunes qui y cultivaient légumes et fruits n’ont rien pu faire pour sauvegarder leur tabernacle en bambou. La structure sacrée érigée de leurs propres mains a été rasée. Comme un symbole, les douze poteaux qui représentent les tribus d’Israël gisent abandonnés aux caprices du temps et de la moisissure.

Peu importe : “Lamizik rasta, sa sort dan leker”, confie Jahfazon, assis parmi les décombres. Et malgré le beau temps qui prévaut en ce jeudi, son cœur ne dégage qu’un constat, et qui est l’intitulé de son nouvel album : Etat d’Urgence.

Viré Reviré Deviré.

Le quatrième opus de Wendy Ambroise ne s’éloigne pas des jalons roots and rebels que ce rasta s’est forgé au fil des années. Une musique revendicatrice, puisqu’il poursuit cette bataille contre l’oppression envers les siens et persiste à affronter un système qui peine à les accueillir et à considérer leur culture.

Quelques poutres plantées dans le sol. C’est tout ce qu’il reste du tabernacle sacré des rastas

Onze titres qui ne succombent pas à la commercialisation de la musique, voire de la culture. Le reggae et le seggae préservent leur sens originel de contestation et de dénonciation, s’élevant contre un système qui place toujours les mêmes têtes au pouvoir. Viré Reviré Deviré, pour reprendre le titre de son premier morceau, intervient en réponse au slogan symbole des élections de 2014. “Quand j’observe notre situation, nous sommes en état d’urgence. L’album, en somme, est une réponse du peuple”, affirme Jahfazon.

Etat d’Urgence avait été annoncé pour 2017. Mais plusieurs contraintes ont retardé sa sortie dans les bacs. Regrouper les musiciens du groupe Israëlite, qui signent également Lyrical Revolution (2016), Dread dan Babylon (2014) et Plis Positivite, a été un défi. La persécution et le fait qu’il est difficile de vivre de l’industrie musicale, entre autres choses, ont entraîné un sentiment de découragement parmi les siens. “Zis basist ki reste”, concède Jahfazon.

L’espoir vit toujours pour les rastas qui, un peu plus loin, ont installé leur camp où ils se dévouent à l’agriculture, aux prières et à la musique.

“Sa album-la, tou mizisien inn sanze.” Six musiciens l’accompagnent, dont “un soliste d’ici que j’ai formé”. L’auteur-compositeur-interprète s’est retrouvé quelquefois à devoir jouer “de-trwa linstriman” sur des morceaux. Deux titres ont été enregistrés à Rodrigues : Sous le Soleil et Poli ti Chien, pour lesquels l’apport des musiciens d’Apka a été requis.

Lion indompté.

Le drapeau vert, jaune et rouge qui flottait au-dessus de leur havre reclus garde désormais l’entrée de leur nouveau repaire. De l’autre côté de la rivière, l’espoir renaît pour les rastas. Dissimulée au cœur des arbres, une case en tôle a été aménagée, de même qu’une hutte en bois. Les terres accueillent déjà les premières pousses d’une nouvelle plantation. La fumée dégagée par un feu de foyer repousse les moustiques.

Installé sur une chaise en bois, Jahfazon regrette l’époque où le reggae se jouait librement. La scène lui manque indéniablement. Jugé trop franc, trop direct, trop rebelle, Jahfazon avoue avoir retourné quelques-uns contre lui. Mais la nature même du lion indompté ne requiert pas d’hypocrisie. La réalité, il l’affronte telle quelle, et en fait état dans cet album.
Il souhaite vulgariser Dan Prizon, écrit en 2010 lors de son premier séjour derrière les barreaux.

De l’autre côté de la rivière, le reggae survit encore.

“J’ai compris que le système carcéral est un business. Enn parti dimounn fini selekte pou al dan prizon. Les gardes connaissent tous les prisonniers qui sont là. On revoit tout le temps les mêmes têtes. La dernière fois que j’ai fait de la prison, un gardien m’a dit : Ankor to mem ! Je lui ai répondu : Si mo pa ti la, to pa ti pou gagn travay.”

En prison, il se rend compte que la drogue synthétique, qui avait gagné sa cité en 2017, s’y est également répandue. Epidémie sintetik, chante-t-il. “Mo trouve kouma sa ete. Partou inn gate, inn infekte. Ladrog sintetik, li pli grav ki pike. À l’époque, les prisonniers se piquaient et vous pouviez toujours parler avec eux. Maintenant, ils fument un coup et, après, zot tom sek, pe koz pa kone ki langaz.” L’épidémie s’est même répandue jusqu’à l’entrée du vallon, où une table et quelques chaises ont été installées sous un arbre.

Gandia.

Ces séjours répétées dan lazol proviennent d’une revendication qui lui tient à cœur : la libre consommation du cannabis, pour respecter les rites de ses croyances, mais aussi pour son plaisir personnel. Jahfazon a été plusieurs fois pris en possession de cette herbe et clame haut et fort qu’il en est un consommateur. Il n’a plus peur désormais. Il souhaite contribuer au débat en chantant le gandia, “koumsa mem pou enn fwa”. “Les gens savent ce qu’est le gandia, mais le morceau ne va pas être joué à la radio. La radio n’est pas encore prête à entendre un refrain avec du gandia.” L’ironie pour Jahfazon c’est qu’“ils parlent tous de Kaya. Tout est bon avec Kaya. Me sa bout kot Kaya inn mor akoz gandia, sa zot pa dir. Alor ki so nom mem ve dir gandia”.

Hormis la radio, l’ère 2.0 impose de nouveaux modes de diffusion à ce rasta, qui est longtemps resté éloigné des réseaux sociaux. “Mo’nn al tom dan enn ler kot marse mizikal fini satire. CD nepli vande.” Pour cette raison, Gandia a été diffusé sur internet depuis février et cumule plus de 100,000 vues sur YouTube. Etat d’Urgence est disponible sur Deezer, Spotify et iTunes. L’album, lui, est en vente à Rs 250 chez les disquaires. “Dès que l’album est sorti, je l’ai mis en ligne. Je dois m’adapter.”