Partiellement opérationnel depuis quelques mois, le bâtiment du nouvel hôpital Jeetoo à Port-Louis sera fin prêt début juin prochain. Au coût de Rs 2 Mds, ce projet est financé dans sa totalité par le gouvernement mauricien. Moderne, fonctionnel, spacieux, tout en restant dans des proportions humaines et équipé d’appareils hi-tech, l’établissement est un modèle de construction écologique et intelligente. Mais déjà des actes choquants de vandalisme et d’incivisme notés dans les locaux de l’hôpital laissent présager de son sort. Le public mauricien est-il prêt à s’intégrer à ce nouvel espace communautaire sophistiqué et à revoir son comportement social vis-à-vis de ses concitoyens comme des biens publics ?
Le changement est radical. C’est la première impression du visiteur lorsqu’il franchit la porte d’entrée et découvre les nouveaux locaux de l’hôpital Jeetoo. Un immense atrium qu’entourent les trois niveaux du bâtiment laisse filtrer la lumière naturelle, accentuant la clarté et les dimensions impressionnantes des lieux. La foule de patients et de visiteurs n’a pas diminué, mais ici, le va-et-vient incessant surprend par une certaine retenue, contrastant avec le désordre, le vacarme et le folklore qui caractérisaient autrefois le Casualty. Les patients et leurs accompagnateurs se montrent plus sereins, comme rassurés par ces lieux dont la propreté et la fonctionnalité augurent un service qui se veut résolument axé sur la qualité. Du hall d’entrée aux longs corridors agrémentés de plantes vertes, des escaliers aux ascenseurs menant aux divers services, qu’indiquent panneaux et comptoirs d’accueil, tout ici incite à l’ordre et à un comportement discipliné. Pourtant, certaines attitudes relevant de la mentalité du chacun pour soi et du manque d’éducation entachent le bon fonctionnement de ce bijou de la santé publique à Maurice.
Attitudes choquantes
À peine la mise en service de certains départements, des membres du public y ont laissé de regrettables empreintes. Déjà on y rapporte des cas de vol. Et dès le hall d’entrée. Les grands paillassons qu’on y avait placés ont été emportés malgré leur dimension et leur poids, obligeant l’administration à avoir recours à des solutions temporaires comme l’installation au sol de grandes feuilles de carton. Dans les toilettes, des robinets en inox nouvellement installés ont disparu, de même que de petites étagères de lavabos, volées vraisemblablement durant l’heure des visites selon le personnel. Outre ces items, ce sont principalement des objets facilement dissimulables qui sont emportés, cachés dans des sacs en plastique. Des infirmiers témoignent du cas de cette personne surprise en flagrant délit de vol d’un robinet. Rappelée à l’ordre, elle a eu une réponse encore plus choquante que son geste : « Pou ou sa ? Gouvernman ki finn mett sa la ! » Des cadres de l’hôpital disent craindre que de tels comportements aillent jusqu’au vol de chauffe-bain, comme cela a été le cas dans l’ancien bâtiment il y a quelque temps à peine.
À d’autres points moins fréquentés du nouvel établissement, des câbles et des appareils électriques ont été arrachés dans des conditions très dangereuses pour les responsables de ces actes comme pour le public. Les voleurs n’ont pas tenu compte du fait que ces équipements étaient branchés et que leurs gestes auraient pu provoquer un court-circuit. Dans le hall d’entrée, le cas le plus choquant concerne un des six ascenseurs. Le boîtier de contrôle a été arraché de son support en acier inoxydable et emporté. Ce même ascenseur a subi par ailleurs des dégradations autrement plus condamnables : un utilisateur a en effet choisi d’y uriner à son aise. D’autres ont recouvert les parois de graffitis. Le constructeur n’a eu d’autre choix que de mettre temporairement hors service cet ascenseur, dont il a recouvert l’intérieur de feuilles de plywood en attendant de le réhabiliter.
Le personnel de l’hôpital ne s’explique pas non plus le comportement malveillant de ce patient dont le geste témoigne d’un manque aigu de considération pour le personnel de nettoyage comme pour les autres patients. Ce malade s’amusait à se rendre aux toilettes à 3 heures du matin pour y faire ses besoins… partout sur le carrelage flambant neuf. Ce petit manège a duré quatre jours avant que le coupable ne soit démasqué.
Si l’on sent chez les réalisateurs du projet une réelle volonté de doter l’établissement d’équipements hi-tech, ils sont cependant impuissants et décontenancés face au comportement irresponsable de certaines personnes. Ainsi, l’hôpital sera à terme équipé d’une centaine de caméras de surveillance à des points stratégiques. « Une partie a déjà été installée, mais il est évident qu’il est impossible d’en placer partout, notamment dans les toilettes et les salles de bains ! » souligne Dhaneswar Soobrah, Resident Project Manager. De même, l’établissement est doté d’une Building Service Management Room, située au sous-sol et où un personnel qualifié en gestion informatique à distance surveille, sur des écrans et en temps réel, le fonctionnement du circuit électrique et mécanique. Cet équipement de télémétrie des plus modernes indique la moindre faille ou panne sur les différents réseaux du bâtiment. Son but n’est toutefois pas de traquer les fauteurs de troubles.
Summer School du civisme
« Il est impératif de faire l’éducation du public et du personnel si l’on veut que l’environnement de l’hôpital soit préservé », estime le Resident Project Manager. Un souhait que partage le personnel hospitalier. « Il suffit de regarder autour de soi dans la rue pour constater l’incivisme des Mauriciens », observe une Charge Nurse. On s’accorde à dire que pratiquement tous les lieux publics sont concernés : abribus souillés de détritus et de graffitis, crachats et immondices dans les rues, gares et toilettes publiques, plages jonchées de canettes de boissons, entre autres saletés… La liste est longue. « Même les écoles ne sont pas épargnées. On y vole régulièrement des robinets et des lunettes de cuvettes de toilettes. C’est dire l’ampleur du phénomène de l’incivisme, de l’indiscipline et de l’égoïsme des gens. » Rappelant que l’éducation au « vivre-ensemble » et au respect des biens communs commence dès le plus jeune âge, un médecin suggère que le concept controversé de Summer School dans le primaire, au lieu d’être axé sur l’académique, aurait pu être un espace pour l’éducation à la vie citoyenne. « L’enfant mauricien, adulte et parent de demain, a le crâne bourré de toutes sortes de savoirs livresques, mais n’a aucune notion élémentaire de civisme. Il est temps de songer à en faire une matière à part entière et obligatoire. »
De même, le personnel hospitalier est lui aussi appelé à faire montre de responsabilité professionnelle dans son rapport à son nouvel environnement de travail, ainsi que dans le maniement et la bonne maintenance des équipements de pointe qu’offre l’hôpital. Pour leur part, le ministère des Finances et celui de la Santé ont la responsabilité d’offrir tous les moyens financiers nécessaires à l’administration de l’hôpital. Il est ainsi primordial d’allouer à l’établissement un budget d’entretien des appareils et des lieux digne de ses infrastructures hi-tech si le gouvernement veut atteindre son ambition affichée de faire de Maurice un Medical Hub.