La carte d’identité actuelle, introduite en 1986, va connaître une mutation radicale avec l’introduction de la nouvelle version électronique ‘contactless’ dans quelques jours.
Faut-il rappeler que la carte a une durée légale de dix ans et quand il fut question de la renouveler en 1996 pour en faire une à puce électronique (micro chip), la ministre de la Sécurité Sociale, de l’époque, a farouchement résisté à la pression de son collègue des technologies, parce que cette version comporterait des risques réels d’empiétement sur les droits à la protection de la vie privée et a, virtuellement, le potentiel de violation des libertés fondamentales intrinsèques voire de La Liberté.
L’actuel ministre des Technologies de l’information et de la communication, dans une interview, publiée dans un hebdomadaire samedi dernier, a voulu rassurer la population en disant qu’une campagne de publicité est lancée pour informer le public sur la nouvelle carte. Il dit que le gouvernement de 1995-2000 voulait (déjà !) changer la carte et que cela ne s’est pas fait (…)
Aujourd’hui il clame qu’il est ridicule de dire que le GM va espionner les citoyens. Mais, dans la foulée, il ajoute que « .. tout a été étudié : l’aspect technique, sécuritaire et d’identification. Oui, il y a une puce qui va stocker les données, mais cette carte aidera à faire des transactions. Forcément, elle doit avoir la capacité de permettre de ne plus porter différents documents. Ce qui facilitera les choses. Que ne peut-on faire avec les progrès technologiques ? »
Ce projet de loi, présenté dans la précipitation le 9 juillet dernier, a été réalisé en un temps record : toutes les étapes de la procédure du vote ont été bouclées le même jour !
Et la loi fut également signée très rapidement par l’autorité suprême de la république.
Est-ce que les citoyens ont donné leur aval à l’Assemblée nationale pour ce changement fondamental concernant le traitement des données personnelles de leur vie privée ? A quel moment ont-ils été saisis d’une telle requête ? Pourquoi la consultation populaire a-t-elle fait défaut ? Aucune interaction démocratique concrète !
La Souveraineté Civique du Citoyen
Justement, là où le bât blesse, c’est que Sa Souveraineté Civique de Citoyen, investie aux élections dans les Parlementaires, a été totalement flouée, bafouée !
Une Démocratie parlementaire peut-elle faire fi de la Délibération avec les premiers concernés sur une question sensible aussi cruciale, et vitale ?
La Communauté humaine de Maurice ne compte pas pour eux !
Là où le ministre des technologies, et avec lui les autorités, se trompent c’est qu’il ne s’agit pas que d’un besoin d’information pour la population.
“Le droit de questionner toutes vos évidences et d’analyser les problématiques qu’elles concernent… c’est un devoir sacré de la pensée” nous dit Michel Foucault.
Les citoyens sont en droit de décider, au premier chef, si c’est leur vie qui a la primauté sur toute autre considération ou si ce sont les technologies de pointe qui auront primauté sur sa vie !
Qu’il y ait eu des failles techniques – et qu’on ait longtemps laissé perdurer ces délinquances – permettant la falsification/duplication accrue d’une technique dépassée, alors d’accord pour une sécurisation technique. Et qu’il faille étudier d’abord par qui et pour quoi, et y remédier, soit ! Et il serait bon d’éclairer subséquemment nos lanternes sur cette réalité-là !
Mais cela fait toute la différence de parler, comme l’affirme le ministre, « d’aspect sécuritaire » (qui place cette loi dans le même esprit et perspective que la Prevention of Terrorism Act – POTA) et nous savons les horreurs et les dérives pratiquées par certains régimes sous les lois sécuritaires en Afrique du Sud d’alors et dans les pays d’Amérique latine… et dans une moindre mesure à Singapour…
A quelle sauce sera-t-on mangé ici avec ces puces à fonctionnalités multiples, en réseau avec d’autres techniques variées ? Encore plus grave, avec des données biométriques ?
Prenons du recul et réfléchissons ensemble :
– Est-ce que ce changement de modèle de carte d’identité représente vraiment un progrès pour la société mauricienne ?
– Doit-on accepter d’être assujettis à leur logique de développement et à la servitude politique ?
– Devons-nous considérer et accepter comme ‘naturel’ et ‘allant de soi’, contraints et forcés, tout ce qui est à l’ordre du jour du parlement et découlant de ses décisions ?
– Est-ce que L’appareil d’État, dans sa tâche républicaine, peut être amené à fonctionner comme instance totalement séparée et complètement autonome des citoyens ?
L’hyper-surveillance mondiale
Nous sommes en droit légitime de nous interroger et c’est de notre devoir de citoyens d’y apporter les réponses adéquates ! Sinon nous nous situerons, nous-mêmes, dans une relation de jeux de force à logique de ‘dominants à dominés’.
Ce n’est pas parce que, à l’heure où l’autoroute des informations sur la toile a atteint un tel niveau de perfectionnement et où continuent à rivaliser des compétences d’ingénierie informatique avec les nouveaux systèmes de technologies poussées, et qui évoluent dans la quasi immédiateté, que nous sommes tenus de nous engager dans cette voie de dit-progrès pour être à la page de la société industrielle et technicienne, comme les autres.
Ce qui s’est passé, très récemment dans le sillage de l’affaire Snowden ne peut que nous alerter sérieusement et le Président Obama lui-même a humblement fait une sorte d’autocritique, selon cet extrait d’une dépêche de la BBC :
« In a statement provided to the BBC, John DeLong, the NSA’s director of compliance, pointed to internal privacy safeguards such as a hotline for people to report NSA activity they believe to be inconsistent with the rules.
“We take each report seriously, investigate the matter, address the issue, constantly look for trends, and address them as well – all as a part of NSA’s internal oversight and compliance efforts,” Mr DeLong said.
He said the agency’s internal privacy compliance programme had a staff of 300, a fourfold increase since 2009.
US President Barack Obama has defended the series of programmes described in Mr Snowden’s leaks, but has promised reforms to guarantee greater oversight.
“Given the history of abuse by governments, it’s right to ask questions about surveillance, particularly as technology is reshaping every aspect of our lives,” he said last week. »
Par ailleurs, Jacques Attali explique bien ce qu’est l’hyper-surveillance mondiale, et il sait mieux que quiconque de quoi il parle !
La Personne humaine
Le respect vrai du peuple mauricien requiert une transparence pure au nom de laquelle aucune opacité ou entorse, quelle qu’elle soit, n’est légitime.
Sinon, c’est le règne de l’arbitraire qui mène sur une pente à propension totalitaire.
La Personne humaine n’est pas réductible brutalement à un numéro quasi carcéral ou aux fétiches primitifs !
Michel Foucault parle aussi de rituel politique et de ses fonctions ‘de véritable orthopédie sociale’ où ‘ il est plus efficace socialement de surveiller que de punir’… une insertion plus subtile du pouvoir (fut-il de nos jours commercial, policier, économique et politique…) dans le corps social !
Ce qui résulte en une procédure de ‘coercition’ mise en place par un pouvoir qui prend de l’emprise sur la vie de chaque personne et qui institue une observation perpétuelle indiscrète puisqu’elle est en éveil partout !
Au 18e siècle il se disait que « Le sommeil de La Raison produit des monstres ».
Il est encore temps, pour les autorités, de faire preuve de sagesse, au nom de La Raison et de La Liberté, insignes vertus républicaines ! Si l’adage « La loi est Maîtresse de la sagesse » a encore du sens pour les élus de chez nous ?